Alimentation des bébés: « Si l'éducation du système immunitaire se fait mal, il peut rester des traces à l'âge adulte »

INTERVIEW Des chercheurs dévoilent ce mardi une découverte sur l'alimentation des bébés: la diversification provoque une réaction immunitaire cruciale pour prévenir les maladies inflammatoires

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Des chercheurs dévoilent que la diversification, moment où on introduit des purées et compotes dans l'alimentation des bébés, provoque une réaction immunitaire fondamentale qui peut protéger contre des maladies inflammatoires.
Des chercheurs dévoilent que la diversification, moment où on introduit des purées et compotes dans l'alimentation des bébés, provoque une réaction immunitaire fondamentale qui peut protéger contre des maladies inflammatoires. — Pixabay
  • Une équipe de l’Institut Pasteur et de l’Inserm a mené des expériences sur des souris qui mettent en lumière l’importance du microbiote chez les bébés.
  • Notamment au moment de l’introduction des aliments solides : la diversification, si elle est bien faite, peut protéger contre les maladies inflammatoires.
  • Quand le développement de ce microbiote est empêché par une alimentation peu riche ou des antibiotiques, ces futurs adultes ont plus de risques de développer des cancers, maladies auto-immunes et allergies.

Quand introduire les fruits et légumes dans l’assiette de son bébé ? On commence par la compote de pommes, la purée de betterave ou le steak haché ? La diversification, ce moment où les parents introduisent d’autres aliments que le lait, concentre parfois pas mal de questions. Pourtant, on découvre petit à petit combien cette période semble fondamentale dans le développement de l’enfant. Des chercheurs de l'Institut Pasteur et de l'Inserm se sont penchés sur le sevrage de bébés souris et ont fait une découverte de taille : la diversification alimentaire provoque une réaction immunitaire considérable, qui aura des conséquences sur la santé du futur adulte.  Gérard Eberl, responsable de l’unité Microenvironnement et immunité à l’Institut Pasteur et principal auteur de l’étude détaille à 20 Minutes les implications de cette découverte.

Qu’avez-vous découvert grâce à cette expérience sur des souris ?

Quand on introduit des aliments solides chez des bébés souris, les bactéries de l’intestin se multiplient et le corps fait une réaction immunitaire très importante. Quand, au moment du sevrage, elles sont exposées à des antibiotiques qui tuent ces bactéries, elles développent plus facilement des maladies inflammatoires à l’âge adulte. Avec une fenêtre précise : entre deux et quatre semaines pour la souris, ce qu’on peut extrapoler à entre trois et six mois chez l’enfant. Notre contact très tôt dans la vie avec les microbes peut déterminer notre susceptibilité à développer certaines maladies : allergies, colites, cancers, maladies auto-immunes… Mais attention, ce n’est pas du 100 %, c’est juste un facteur de prédisposition.

Ce qui voudrait dire que trop d’hygiène n’est en fait pas bon pour la santé ?

Il y a 150 ans, la mortalité infantile était énorme, l’hygiène, la vaccination, les antibiotiques ont permis de faire disparaître de nombreuses maladies infantiles. En même temps, dans les pays industrialisés, on constate une augmentation des maladies inflammatoires : allergies, maladies auto-immunes… Ce qu’on montre, c’est que trop d’hygiène peut aboutir à pas assez de microbiote et donc davantage d’allergies. Mais il n’y a pas que des bactéries utiles, certaines sont pathogènes. Si on léchait le sol du métro, je doute qu’on serait moins malade ! D’où la difficulté de trouver le juste équilibre : sauvegarder les bactéries utiles, mais aussi se défendre contre celles qui sont dangereuses. Il y avait une étude par exemple sur le comportement des mères face à une tétine de biberon qui tombe par terre, certaines les sucent pour les nettoyer, d’autres les font bouillir, or les enfants dont la tétine a bouilli développaient plus d’allergies. Car par sa bouche, la mère transfère ses propres bactéries qui protègent. De façon plus générale, on a des microbes sur la peau si on se lave les mains, c’est très bien, mais quand on se lave trop, on risque de supprimer les bonnes bactéries. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut arrêter de faire le ménage !

Que peut-on en déduire pour les humains ?

Si au moment de la diversification de la nourriture pendant le sevrage, l’enfant doit être traité par antibiotiques, il pourrait y avoir un impact sur sa santé future. Comment remédier à ça ? Il est possible de complémenter sa nourriture avec des aliments et des probiotiques qui permettent de remplacer les bactéries tuées par les antibiotiques. Mais quels probiotiques ? C’est ce qu’on cherche à comprendre.

Est-ce qu’on peut en tirer des conclusions sur la façon dont on doit introduire la diversification ?

En comprenant le rôle du sevrage naturel, on peut mieux protéger les enfants des maladies. Le lait maternel est vraiment essentiel et il change avec le temps. Lors de la diversification, les parents vont enrichir avec des compotes à base de légumes et de fruits. Si l’enfant n’a que du lait jusqu’à un an, cela peut être problématique. Si on commence par donner des produits moins naturels et avec moins de fibres, c’est moins bon. Les fibres et la vitamine A, présents dans de nombreux légumes, sont absolument nécessaires. Enfin, si on donne des antibiotiques, pendant le sevrage, cela a un impact. Mais attention, il serait faux de dire qu’il ne faut pas donner d’antibiotiques entre trois et six mois, si le médecin en prescrit, c’est qu’il y a une raison. Et puis on essaie de voir si chez l’enfant mal sevré, on peut identifier des traces pour essayer plus tard de corriger cette mauvaise éducation du système immunitaire.

On peut donc « éduquer » son système immunitaire ?

C’est exactement ça. Le système immunitaire est un peu comme notre cerveau. Le cerveau, dès la naissance, apprend à faire des connexions. C’est pareil pour le système immunitaire : si cette éducation se fait mal, il reste des traces. Chez l’homme, on n’a pas encore le recul nécessaire, mais on pense que ces traces peuvent rester des décennies et avoir un impact sur l’auto-immunité, le cancer, les maladies du cerveau…

Justement, vous souhaitez poursuivre vos études sur l’influence du microbiote sur les maladies neurodégénératives, pourquoi ?

Beaucoup de maladies chroniques explosent depuis quelques décennies : sclérose en plaques, diabète… Des maladies dont l’origine commune est un dérèglement du système immunitaire qui ronge le corps. On voudrait tester chez la souris, qui est vieille à un an, si celles qui ont eu un mauvais sevrage sont plus susceptibles de développer des maladies du cerveau (Alzheimer, Parkinson…).