«Un goût de savon» et «de punaise écrasée»... On sait pourquoi vous détestez la coriandre!

GOUTS ET SAVEURS Nombreux sont ceux qui détestent la coriandre et lui trouvent un goût de savon

Anissa Boumediene

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Ceux qui détestent la coriandre au-delà de tout lui trouvent un goût de savon, voire de punaise écrasée.
Ceux qui détestent la coriandre au-delà de tout lui trouvent un goût de savon, voire de punaise écrasée. — Shabran / Pixabay
  • Plus de 15 % des Européens auraient une véritable aversion pour la coriandre.
  • Pour eux, cette herbe aromatique aurait le goût de savon, voire de punaise écrasée.
  • Un dégoût profond qui aurait une explication génétique.

« Ça a un goût atroce, on dirait de la javel ! » Les faits se déroulent lors d’un déjeuner dans un restaurant thaïlandais à Paris. Concentrée, une jeune femme scrute le menu. Comme son amie (l’auteure de cet article), elle opte pour une salade thaïe à l’avocat en entrée. Puis, scrutant la salade tout juste commandée posée sur la table voisine, les petits brins verts ciselés qui la parsèment font naître l’effroi dans son regard. Ni une ni deux, elle se lève et va vite voir la serveuse qui a pris sa commande. « Il y a de la coriandre, je déteste, c’est pas possible », explique Julie, qui mangera finalement des nems au poulet.

Comme elle, nombreux sont ceux qui ne supportent pas le goût de la coriandre, cette herbe fraîche à la saveur unique. On ne parle pas de ceux qui n’en raffolent pas trop, mais de ceux qui détestent la coriandre au-delà de tout, qui lui trouvent un goût « vraiment dégueulasse ». Quitte à passer pour des fous auprès de leurs proches qui aiment bien, eux, la coriandre. Mais cette « coriandrophobie » (néologisme inventé pour l’occasion) est bien réelle, elle a même une explication génétique.

« Un goût de savon », « de liquide vaisselle »

Vous n’aimez pas la coriandre ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas fou, et vous n’êtes pas seul ! Pour se faire une idée, 20 Minutes a posé la question à ses lecteurs. Et en quelques heures à peine, plus d’un demi-millier de réponses de coriandrophobes convaincus ont été reçues. « C’est la première fois de ma vie que je laisse un témoignage sur internet, souligne Fabien, 36 ans. Mais la coriandre, je suis continuellement dans la peur d’en manger, confie-t-il. Ça me fout la gerbe, je la redoute. C’est une ignominie ! »

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Quel goût précisément a cette ignominie ? « Un goût très chimique, comme du liquide vaisselle avec du savon, décrit Claire. Elle vole le goût de tous les plats qu’elle agrémente, je ne sens plus que ça et ça me donne la nausée ».

Même ressenti pour Jamal : « Il y a des aliments dont je ne suis pas fan, mais la coriandre, il n’y a rien que je déteste autant ! Ça me donne vraiment envie de vomir ! Même lorsqu’il n’y en a qu’un tout petit peu, je le capte direct : ça flingue le goût des plats en leur donnant un goût de savon ! » Alexandra, elle a carrément « l’impression de croquer à pleines dents dans un savon de Marseille » si par malheur elle en mange un brin. Un dégoût que partage Audrey, qui a « l’impression de manger un plat assaisonné au savon chimique ou au produit ménager ». Vincent et Jess, eux, lui trouvent respectivement un « goût de lessive » et « de javel ». Bon, on comprend mieux qu’ils n’aient aucune envie d’en manger.

Une mutation génétique à l’origine de cette aversion

« Tout ce qui se rapporte à notre approche de l’alimentation découle de nos gènes : le plaisir ou le déplaisir que procure un plat est lié à une réaction chimique dans le cerveau », explique le Dr Philippe Pouillart, nutritionniste et enseignant-chercheur en pratique culinaire et santé à l’Institut polytechnique UniLaSalle de Beauvais. En quoi nos gènes peuvent-ils nous faire détester la coriandre ? « Un gène spécifique, le OR6A2, contrôle la sensibilité des récepteurs olfactifs et gustatifs aux aldéhydes, explique le Dr Pouillart. Or, les aldéhydes sont un composant chimique que l’on retrouve dans la coriandre, mais aussi dans le savon. Ainsi, si chez vous le gène OR6A2 est surexprimé, vous avez un risque de détester la coriandre et de lui trouver un goût de savon ». Eureka, tout s’explique !

Peu présente dans la gastromie française, la coriandre est traditionnellement utilisée dans les cuisines orientale, latino-américaine ou encore dans le sud-est de l’Asie. Pour connaître les dessous de ce désamour profond qu’éprouvent certains, des chercheurs canadiens ont mené une étude sur le sujet, publiée en 2012 dans la revue scientifique Flavour, pour savoir si nous étions tous égaux face à cette herbe aux feuilles dentelées. Les résultats démontrent que ce sont ceux qui sont issus de pays où la cuisine est riche en coriandre qui la détestent le moins (la nature est bien faite). Seulement 7 % des Sud-Asiatiques, 4 % des Latino-Américains et 3 % des Moyen-Orientaux ne sont pas fans de coriandre. En revanche, 21 % des Asiatiques, 17 % des Européens et 14 % des Africains ont le gène OR6A2 qui s’affole et ont une aversion pour elle.

« Le goût et l’odeur d’une punaise écrasée »

Et au pays de ceux qui exècrent la coriandre, plusieurs lui trouvent un goût des plus répugnants. « Elle a un goût de punaise écrasée (l’insecte) », décrit Aurore, qui « vote pour l’extinction totale de cette herbe ». Même son de cloche pour Paul : « Impossible de manger un plat avec de la coriandre, j’ai l’impression de croquer une punaise, même si je n’ai jamais mangé cet insecte, ça a le goût de l’odeur qu’il dégage ».

Mouais. Difficile de croire à ce goût de punaise quand la personne qui décrit ce goût n’a jamais mangé de punaise, vous direz-vous. C’est sans compter le témoignage de Valérie : « Un jour à vélo, j’ai par mégarde avalé une punaise et le jour où j’ai goûté de la coriandre, cela avait le même goût… Beurk ! » Une mauvaise expérience qu’a aussi vécue Solène, qui un jour a « mangé une punaise cachée dans une framboise. La coriandre a le même goût, je déteste ! »

Pour ceux qui aiment la coriandre (dont l’auteure de cet article), le coup de la punaise frôle l’hérésie. Mais en allant faire un petit tour dans le dico pour s’intéresser à l’étymologie de la coriandre, on découvre que ce mot vient du latin coriandrum, lui-même emprunté au grec koriandron, qui signifie « punaise (kori) mâle (andros) », rapport à l’odeur désagréable des feuilles fraîches froissées entre les doigts, qui rappelle celle de la punaise. OK.

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« Au restaurant, je mens, je dis que je suis allergique à la coriandre »

Quand on trouve à la coriandre un goût de savon ou de punaise écrasée, on développe des mécanismes de défense et toute sortie au restaurant se fait en mode « vigilance accrue ». « Je voyage beaucoup en Asie et chaque fois que je commande à manger, je montre une photo de coriandre dans mon téléphone avec un air de dégoût pour être sûre qu’ils n’en mettent pas, raconte Eléonore. Et "without coriander" est ma phrase favorite ! » Comme elle, Laure « déteste la coriandre. Je m’en suis rendu compte en voyage au Vietnam, tous les plats avaient le même parfum désagréable. Alors j’ai appris à dire le mot coriandre en vietnamien pour ne plus en avoir dans mes plats ». Marie, qui a la même aversion, « vérifie à cinq fois dans les plats qu’il n’y a pas de coriandre. Et quand je commande un plat sur internet, je demande sans coriandre, mais ça fonctionne très peu. Du coup, je suis obligé de faire le tri à la fourchette ».

Pour éviter cette bévue, certains s’arrangent un peu avec la vérité. « C’est chiant de passer une heure à trier chaque petit morceau de coriandre dans son assiette, alors maintenant, je demande systématiquement si le plat que je commande en contient, explique Jamal. Au besoin, je mens, je dis que j’y suis allergique ». Un pieu mensonge que sert aussi Alison aux serveurs qui prennent sa commande : « J’aime tout sauf la coriandre, je peux la reconnaître même si elle est microscopique. Le pire c’est quand elle est ciselée dans un plat, c’est devenu ma hantise, je suis obligée de dire que j’y suis allergique pour l’éviter ».

Et quand Julia voit de la coriandre dans son assiette, elle se dit : « C’en est ! Satanas ! » Un cri de désespoir entendu par l’enseigne Frichti, qui livre des repas à domicile et au bureau. « Beaucoup de nos recettes contiennent de la coriandre. Certains consommateurs qui la détestent nous écrivaient quotidiennement pour nous demander d’arrêter d’en mettre dans nos plats », confie l’entreprise qui a créé sur son site un filtre « Vade retro satanée coriandre », pour « permettre aux internautes de n’afficher que les recettes qui n’en contiennent pas ».

« Je détestais, mais désormais, je ne peux plus m’en passer »

La coriandrophobie est-elle définitive ? Dans la majorité des cas, c’est tenace, comme pour Mona, bientôt 70 ans, qui « ne supporte ni l’odeur ni le goût de la coriandre depuis l’enfance ». Mais il arrive parfois que l’on se défasse de ce dégoût, comme Julie (une autre Julie) : « J’ai détesté son goût ignoble de liquide vaisselle pendant des années, priant ma mère de n’en mettre dans les plats qu’après m’en avoir mis une assiette de côté. Puis un jour, après des années, on m’en a servi dans un plat au restaurant. Et là, révélation, j’ai adoré ! Depuis, la coriandre est devenue une de mes herbes aromatiques préférées ». Il faut goûter « au moins cinq fois un ingrédient, dans des conditions d’assaisonnement et de présentation différentes, avant d’affirmer qu’on le déteste vraiment, décrypte le Dr Pouillart. La perception gustative peut changer, on peut finir par aimer un aliment que l’on n’aimait pas ». C’est ce qui est arrivé à Mylène : « Ce goût gâchait tout mon plaisir, une horreur ! Mais j’ai regoûté la coriandre à plusieurs reprises et maintenant j’adore sa saveur ! Je ne peux plus m’en passer, j’en demande même en supplément sur certains plats ».

Pareil pour Cendrine : « Pendant des années la coriandre me donnait des haut-le-cœur, raconte-t-elle. Je me souviens d’un voyage à l’Île Maurice où il y avait des mets succulents, que je n’ai pas touchés car il y avait de la coriandre partout ! Mais depuis ma radiothérapie il y a deux ans, j’arrive à manger des plats en contenant sans avoir la nausée ». Mystère de la science ? « Non, répond le Dr Pouillart, qui signe l’ouvrage Quelle alimentation durant un cancer : le guide pour bien se nourrir avec des recettes faciles (éd. Privat), à paraître en mai prochain. Les traitements anticancéreux jouent sur les récepteurs olfactifs et gustatifs, explique le chercheur spécialiste en phyto-nutrition. On reste porteur de la mutation génétique qui fait détester la coriandre, mais au plan réceptoriel, la perception du goût change et on aime ça ».