Santé mentale: Les applications sur smartphone, un soutien ou un danger?

PSYCHIATRIE Alors que les applications en santé mentale pullulent, certaines s'avèrent très utiles pour un meilleur suivi mais d'autres risquent de donner des diagnostics et conseils erronés

Oihana Gabriel

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Illustration d'un homme regardant son smartphone. Les applications sur la santé mentale pullulent mais ne sont pas toutes fiables.
Illustration d'un homme regardant son smartphone. Les applications sur la santé mentale pullulent mais ne sont pas toutes fiables. — Pixabay
  • A l’occasion des Semaines d’informations de la santé mentale, à partir de ce lundi et jusqu’au 31 mars, « 20 Minutes » se penche sur la multiplication d’applications mobiles qui tentent de nous renseigner sur notre santé mentale.
  • Informations, diagnostics, données précises, suivi régulier, ces diverses applications permettent de compléter les consultations de psychiatres peu disponibles et mal répartis sur le territoire.
  • Mais la fiabilité de ces applications laisse à désirer.

Stopblues, Crazy’App, Emotéo, iSMART… Une kyrielle d’applications mobiles s’intéresse depuis quelques années à notre santé mentale. Dépression, troubles bipolaires, TOC, simple coup de mou, addictions, tous les maux psychiques pourraient-ils être soignés grâce au smartphone ? A l’occasion des Semaines d’informations sur la santé mentale, qui se penchent jusqu’au 31 mars sur Santé mentale à l’ère du numérique,20 Minutes s’interroge : faut-il faire confiance aux applications en santé mentale ?

Diverses finalités

Sommes-nous entrés dans l’ère des « médicaments digitaux » ? Les milliers d’applications en santé mentale semblent en tout cas prouver que certains patients y voient un avantage. Des applis qui visent plusieurs objectifs. Certaines informent sur l’état du patient : soit de façon active, en permettant de noter sa météo intérieure par exemple. Soit de façon passive, avec un suivi de sa tension, son rythme cardiaque, sa température, son sommeil… « Ce qui est très intéressant parce que demander aux gens trois fois par jour "est-ce que vous avez envie de vous suicider ?" ce n’est pas évident », illustre Xavier Briffault, chercheur en sciences sociales et en épistémologie sur la santé mentale au CNRS.

Une deuxième catégorie intervient pour donner de l’information, promouvoir l’éducation thérapeutique et la prévention. Pour que chacun sache reconnaître les premiers signes d’un burn-out par exemple. D’autres donnent des diagnostics. Enfin, certaines applications proposent une intervention ou des exercices de relaxation. « Ainsi, le CHU de Montpellier a mis au point Emma, une application en cours de test pour éviter la rechute suicidaire, qui comprend un protocole en cas d’urgence pour contacter un proche, un médecin, les urgences », explique Xavier Briffault. D’autres peuvent envoyer des rappels quand la boîte d’antidépresseurs est finie ou donner l’adresse de la pharmacie la plus proche.

Un domaine qui se prête particulièrement au soutien des applis

Soigner une dépression ou des troubles bipolaires prend plus de temps que brûler une verrue. D’où l’intérêt d’avoir des applications qui proposent un suivi régulier et à long terme. « Hélas, nos patients ne rechutent pas uniquement le jour de la consultation ! », souligne Fanny Jacq, psychiatre qui a créé Doctoconsult, une plateforme de téléconsultation en psychiatrie. Quand on est en souffrance, on a besoin d’avoir un filet de sécurité, or le patient souffre d’une grande solitude entre deux rendez-vous chez son psy. L’appli ne remplace pas l’humain, mais c’est une solution intermédiaire. » Encore davantage si on vit dans un désert médical. « On manque cruellement de psychiatres et les généralistes n’ont pas le temps d’écouter un patient qui se plaint de troubles psychiques », renchérit Jean Marsac, ancien chef de service à l’AP-HP, spécialiste de la prévention santé connectée.

« C’est un domaine qui s’y prête particulièrement aussi parce qu’il n’y a pas besoin d’examen physique, c’est donc plus facile qu’avec un cardiologue », reprend Fanny Jacq. Certaines personnes qui souffrent parfois hésitent, redoutent, n’osent pas frapper chez un psychiatre ou, pire, dans un hôpital psychiatrique. Un robot qui répond à quelques questions peut donc permettre une prise de conscience et devenir une porte d’entrée vers le soin.

« Ces applications permettent aussi d’observer tout le temps, d’intervenir partout donc d’étendre le périmètre de la consultation, synthétise Xavier Briffault. Mais aussi d’obtenir des données sur le fonctionnement des gens en vie réelle. » Des données objectives aussi, car un patient n’est pas toujours conscient de son état… ou honnête. « On a beaucoup travaillé sur les TOC et on a pu voir que quand on fait de l’observation très fine au domicile des patients, on obtient beaucoup plus d’infos que pendant une consultation à l’hôpital. » Un trésor pour la recherche.

Mais qui n’est pas sans danger

Sauf que quand un robot vous explique que vous êtes dépressif, on aimerait qu’il y ait derrière un minimum de base médicale. « Il y a des applications très dangereuses sur le plan de l’évaluation, regrette le Dr Marsac. Surtout si on donne à quelqu’un seul devant son écran un diagnostic de maladie mentale sans savoir comment il va réagir… »

Autre risque : mettre l’humain et le robot en concurrence et estimer que, puisque son smarphone explique qu’on ne souffre pas de schizophrénie ou de dépression, on peut balancer ses médicaments prescrits par le psy. Une étude de l’université de Valladolid avait étudié 1.500 applications sur la dépression… et seulement 32 s’appuyaient sur des publications scientifiques. Pire, certaines applications donnaient des conseils erronés, voire dramatiques : une appli sur les troubles bipolaires conseillait ainsi aux patients de boire de l’alcool pour calmer leur angoisse.

Jungle des applis

Côté fiabilité, difficile de s’y retrouver donc. On peut se fier aux avis des autres utilisateurs, aux chercheurs qui l’ont conçue, à son propre jugement. « C’est un peu la problématique de l’automédication, reprend Xavier Briffault. Qui pose encore davantage problème en psychiatrie, car certains troubles affectent la capacité d’évaluer les risques et altèrent le jugement. » Le pire côtoie donc le meilleur.

« Pour le moment il n’y a aucune régulation de ces applications, confirme le chercheur. Et on se demande comment on va le faire vu la rapidité du développement de ces outils. Il y en a tout de même de plus en plus qui sont validées scientifiquement, mais le problème c’est que les chercheurs qui les développent ont peu de moyens pour le design, ce qui donne des interfaces moches. Et que le besoin de valider scientifiquement prend tellement de temps que quand elles sortent, elles sont déjà périmées. » « Il faut savoir que ces applis en santé mentale ont une durée de vie de trois semaines en moyenne », souligne Fanny Jacq. Ce qui semble battre en brèche l’idée que ces applis aideraient à améliorer l’observance, gros problème dans la maladie mentale où le traitement est souvent à vie et avec de lourds effets secondaires.

Autre grande question, celle de la confidentialité. Car, pour le moment, on ne sait pas très bien où vont toutes ses données sur notre vie intime, nos petites faiblesses et notre cerveau malade… « Les GAFA peuvent se les approprier dans le but de faire de la publicité ciblée, mais c’est déjà le cas, nuance Xavier Briffault. Par contre, que mon assureur sache tout de moi et commence à changer ses tarifs si je marche beaucoup, je mange des burgers ou je prends des antidépresseurs, c’est davantage un problème. » Surtout si on imagine qu’un jour votre employeur pourra ainsi savoir si vous êtes alcoolique ou dépressif…