Psychiatrie: Sur l'Adamant, bateau hôpital psychiatrique, on soigne autrement

REPORTAGE Ce jeudi des soignants appellent à manifester pour une psychiatrie plus humaine, «20 Minutes» a navigué avec soignants et patients de l'Adamant, un bateau centre de jour psychiatrique original

Oihana Gabriel

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L'Adamant est une péniche centre de jour psychiatrique, dans le 12e arrondissement de Paris qui a ouvert sa passerelle en 2010.
L'Adamant est une péniche centre de jour psychiatrique, dans le 12e arrondissement de Paris qui a ouvert sa passerelle en 2010. — O. Gabriel / 20 Minutes
  • Ce jeudi, des collectifs de soignants en psychiatrie appellent à une mobilisation nationale pour des soins plus humains, avec notamment une marche prévue ce midi vers la Place de la République.
  • A Paris, depuis 2010, une péniche accueille des patients atteints de troubles psychiatriques sans blouse blanche et avec bienveillance.
  • Sur l’Adamant, les soignants s’inspirent de la psychothérapie institutionnelle, qui voit le patient comme un sujet associé aux décisions des soignants.

Vue sur la Cité du design… et deux canards. A bord de l’Adamant, on boit des cafés, on regarde des films, on peint et on soigne. Depuis 2010, cette péniche, quai de la Rapée, dans le 12e, propose un suivi original aux patients atteints de troubles psychiatriques.

« Comme on est voisins du Café Barge, les patients ont pris l’habitude de dire aux passants, là-bas c’est le bar, ici c’est les barges ! », s’amuse Jean-Paul Hazan, psychiatre de ce centre de jour qui dépend des hôpitaux de Saint-Maurice (Val-de-Marne). Sur ce grand bateau vitré et boisé (imaginé par les soignants, les patients et des architectes) 130 patients psychotiques sont pris en charge, tous envoyés par les hôpitaux des quatre premiers arrondissements parisiens.

Cinéma, peinture et musique

Un hôpital sur Seine accompagnant, à quai, les remous de patients qui, en complément des psychothérapies individuelles dans des centres médico-psychologiques, participent à des ateliers collectifs de peinture, théâtre, musique… « Malheureusement, on nous a volé les instruments, et ce n’est pas le canard ! », se désole Jean-Paul Hazan devant la batterie seule rescapée. « Ce lieu beau, spacieux, dont ils prennent soin, les patients y tiennent beaucoup et ils sont très affectés par ce cambriolage », avoue Elodie, infirmière.

Sur l'Adamant, des livres, DVD, peintures sont à disposition des patients pour divers ateliers.
Sur l'Adamant, des livres, DVD, peintures sont à disposition des patients pour divers ateliers. - O. Gabriel / 20 Minutes

Ce jeudi après-midi, c’est séance ciné. Time Out est au programme, sur les conseils d’une patiente. « Les patients psychotiques n’ont qu’une envie : rester enfermés chez eux, souligne Jean-Paul Hazan. Le groupe sert donc de resocialisation et permet de se sentir moins seul. »

« Parfois par l’argile, le dessin, la danse, on remonte ce qu’ils n’arrivent pas à mettre en mots », complète Marie-Lyne, infirmière. Mais cette bulle rassurante cultive aussi l’échange avec l’extérieur : la troupe de l’Adamant va quitter le navire pour se produire dans une salle de théâtre. Les bénéfices du bar servent aussi à financer des sorties culturelles et autres séjours thérapeutiques au vert.

Horizontalité et transdisciplinarité

Mais ici, on ne navigue pas à vue. « On construit une relation de soin rigoureuse, mais pas rigide, synthétise Arnaud Vallet, directeur de l’équipe. On essaie ici de déplier les histoires et de trouver des petites victoires, car pour ces patients il existe une souffrance dans ce qui peut nous paraître familier comme cuisiner. »

Le directeur précise que l’Adamant s’inscrit dans la psychothérapie institutionnelle, inventée par Jean Oury. Quelques lieux défendent cette conception d’une psychiatrie horizontale… qui demande du temps et des moyens. « En psychiatrie, les moyens, c’est nous ! », rappelle Marie-Lyne, infirmière. « Ce mouvement qu’on estime progressiste et qui vaut pour toute la médecine, a toujours été minoritaire. Mais, avant, il avait droit de cité, reprend Arnaud. Dans les politiques actuelles, c’est la performance qui prime, ce qui est pour moi antinomique avec la philosophie de l’humain. »

« Beaucoup de patients portent un lourd fardeau, assure Goulven, ergothérapeute qui partage son temps entre l’hôpital et cette péniche atypique. Lui est monté à bord il y a cinq ans avec quelques doutes. « Il me fallait sortir de ce que j’avais travaillé pendant ma formation. Et cette façon de travailler très ouverte quand on traite la schizophrénie, je me suis demandé si c’était adapté. Mais j’ai évolué, et je trouve que c’est formidable cette approche. La psychose, c’est la crainte de l’autre, or l’horizontalité évite les frictions et le corporatisme qui n’aident pas le patient. D’autre part, on pense ici le soin de façon très humaine : il est traité comme un sujet et non comme un symptôme. »

Cocon mouvant

Loin des clichés d’enfermement et de cris, l’Adamant offre donc un cocon bienveillant… et mouvant. Pas facile de s’habituer au tangage quand son cerveau joue des tours… « Les premiers jours, nous aussi on avait un peu mal au cœur, mais on s’habitue, même si ça a été dur pour certains patients, assure Elodie, infirmière depuis six ans sur l’Adamant. Et quand une navette nous frôle, cela crée de sacrés remous et parfois les tasses tombent. »

Car le QG de ce bateau n’est autre qu’un bar associatif, où soignants et patients servent et se restaurent ensemble. Même café, mêmes WC, cuisine partagée, l’horizontalité entre soignants et soignés est ici de mise.

Julie, à gauche, un patient, prend un café avec Jean Paul Hazan, psychiatre et Arnaud Vallet, directeur de l'Adamant, péniche et centre de jour pour personnes atteintes de troubles psychiatriques.
Julie, à gauche, un patient, prend un café avec Jean Paul Hazan, psychiatre et Arnaud Vallet, directeur de l'Adamant, péniche et centre de jour pour personnes atteintes de troubles psychiatriques. - O. Gabriel / 20 Minutes

« Vous avez vu, il n’y a pas de blouses blanches, on ne sait donc pas qui est soignant ou patient, confirme Margot, diagnostiquée schizophrène en 2012. C’est un lieu de vie, très différent d’un hôpital aseptisé, angoissant, où les patients sont placés par pathologie. » Elle se réjouit de compter des amis ici. « Et depuis cinq mois, je n’ai plus de traitement, je suis en rémission », sourit la jeune brune.

« J’ai parfois envie de larguer les amarres, ne plus venir à l’hôpital de jour mais finalement j’y retourne parce que ça structure ma journée, j’y retrouve des gens, des bouquins, des activités », témoigne Marc, un patient attablé au bar. « En fait, on est tous dans le même bateau, c’est ça qui est bien », ironise-t-il. « Vous avez vu, il n’a pas dit galère ! », se réjouit le psychiatre.

Croiser les approches différentes

La frontière entre soignant et patient n’est pas la seule à être estompée : tous les professionnels - infirmières, secrétaires, psychiatre, aide-soignant, ergothérapeute - animent à deux les ateliers. « Ici, je ne me dis pas ergothérapeute, mais soignant », précise Goulven. « C’était la volonté du médecin chef qui a monté le projet pour croiser des approches différentes », explique Jean-Paul.

Depuis la salle qui sert de cuisine partagée et atelier dessin, on aperçoit le pont Charles-de-Gaulle... et des canards. Sur la péniche l'Adamant, des ateliers peinture, danse, musique, cinéma aident les patients atteints de troubles psychiatriques à recréer du lien.
Depuis la salle qui sert de cuisine partagée et atelier dessin, on aperçoit le pont Charles-de-Gaulle... et des canards. Sur la péniche l'Adamant, des ateliers peinture, danse, musique, cinéma aident les patients atteints de troubles psychiatriques à recréer du lien. - O. Gabriel / 20 Minutes

« Ça, c’est de la déstigmatisation ! »

Ce jeudi après-midi, l’équipe soignante a de quoi se réjouir. Pour cause de réfection de la coque du bateau, les étonnants passagers de l’Adamant cherchent un nouveau nid pendant le mois de travaux qui se rapproche. Et une autre péniche à quelques encablures vient d’accepter de les accueillir. « Ça, c’est de la déstigmatisation !, se félicite Arnaud. Ça prouve qu’on a réussi à tisser un lien de qualité avec les voisins. » Alors que dans d’autres quartiers, un hôpital psychiatrique n’est pas forcément bien vu…

Pour favoriser dialogue et compréhension, l’équipe soignante-patiente a coconstruit avec ses voisins une « charte du bien vivre sur le quai ». « On pouvait avoir des préjugés sur le monde interlope de la nuit, avec drogue et incivilités, et eux pouvaient aussi en avoir sur notre centre de jour », reconnaît Arnaud.