Sida: «La rémission de ces patients ne peut être considérée comme une avancée dans la recherche d'un traitement universel»

INTERVIEW 20 Minutes a interrogé Nadine Atoui, praticienne hospitalière dans le service des maladies infectieuses et tropicales du CHU de Montpellier. Elle note les avancées de la recherche contre le Sida, mais aussi les nombreux progrès qu’il reste à accomplir

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Illustration d'une infirmière brandissant une éprouvette contenant du sang pour rechercher s'il recèle le virus du sida,  au LoveYourself Anglo Center à Manille le 8 décembre 2016
Illustration d'une infirmière brandissant une éprouvette contenant du sang pour rechercher s'il recèle le virus du sida, au LoveYourself Anglo Center à Manille le 8 décembre 2016 — NOEL CELIS / AFP

Pour la deuxième fois de l’Histoire, une personne est en rémission du Sida, c’est-à-dire qu’après avoir été infectée, elle n’a aujourd’hui plus besoin de traitement pour survivre ou risquer de voir la maladie réapparaître. Un cas similaire au patient de Berlin, en 2012, premier homme à avoir été considéré en rémission du Sida après une chimiothérapie et aplasie, entraînant une greffe d’une moelle osseuse d’un donneur résistant au virus.

Ce second cas a été salué partout comme un signe d’espoir, mais est-ce vraiment une avancée tangible dans la lutte contre le VIH ? 20 Minutes a interrogé Nadine Atoui, praticienne hospitalière dans le service des maladies infectieuses et tropicales du CHU de Montpellier depuis 1991.

Peut-on espérer qu’un jour on traitera le Sida aussi facilement que la grippe ?

On en est très loin ! Actuellement, les traitements ne permettent pas aux gens de guérir. Ils stoppent seulement la progression du virus mais ne le tuent pas. Il faut comprendre que si on arrête le traitement d’un malade porteur du VIH, le virus repart. Et il repart très vite : en moins de trois semaines, la charge virale est à nouveau détectable.

Mais les progrès sont là. Une personne atteinte du VIH prise en charge suffisamment tôt peut désormais avoir une vie à peu près normale. D’ailleurs, l’espérance de vie d’une personne traitée à temps se rapproche désormais de celle d’une personne n’ayant pas le virus. Simplement, plus la personne vieillie, plus il faut surveiller les causes possibles de comorbidité, c’est-à-dire des maladies autres que le VIH mais qui pourraient profiter d’un système immunitaire affaibli. Autrement, le Sida ressemble à une maladie chronique, avec un traitement encore lourd.

Pourtant, on estime que le Sida est responsable d’encore un million de morts dans le monde chaque année. Comment expliquer un tel chiffre ?

Le virus tue principalement dans des pays n’ayant pas assez aux soins ou aux dépistages. Il tue également lorsqu’on le découvre trop tard, et qu’il a tellement attaqué le système immunitaire que cela n’est plus compensable par les traitements dont nous disposons pour le moment.

C’est pour cela qu’on insiste sur l’importance du dépistage, surtout chez les populations à risque, afin de traiter le virus au plus tôt. Le délai est très important. Si on a fait d’énormes avancées, on ne sait toujours pas réparer un système immunitaire que le virus aurait trop atteint. La recherche continue et avance, mais un dépistage plus important et fréquent permettrait de grandement diminuer l’impact de la maladie.

Avoir une deuxième personne en rémission est-elle un signe d’espoir, malgré tout ?

Dans le cas du patient de Berlin (premier patient en rémission en 2012), il s’agit d’un cas très spécifique où le patient souffrait d’une leucémie en plus de son infection au VIH. Il a reçu une greffe de cellules de moelle osseuse issues d’un donneur qui a une résistance naturelle à l’infection VIH (0,3 % de la population mondiale) après avoir subi une chimiothérapie et une aplasie. C’est un cas bien sûr très intéressant et qui peut nous enseigner énormément de choses mais on ne peut pas considérer cela comme une avancée dans la recherche d’un traitement universel pour le Sida. Ce n’est nullement une stratégie applicable à grande échelle, il faut considérer cela comme des exceptions extrêmement spécifiques et non comme une solution qu’on pourrait produire en série, vu la lourdeur du traitement. Et le caractère exceptionnel de cette situation.

Quels sont de faits les objectifs atteignables aujourd’hui ?

Aujourd’hui, l’objectif atteignable, c’est une réduction des traitements. On tend vers un allégement thérapeutique, où on passerait sur des médicaments moins lourds et toxiques. On essaie de plus en plus de passage de la trithérapie à la bithérapie, ou des traitements séquentiels, c’est-à-dire n’ayant pas lieu tous les jours, afin d’alléger la prise en charge sans perdre en efficacité bien sûr.

Il y a également les recherches de vaccin, mais on ne peut évidemment pas prédire quand on en trouvera un, si on y parvient. On se penche beaucoup sur les cellules « dormantes », des cellules infectées par le VIH, qui sont en latence et donc inatteignables par les trithérapies actuelles. C’est ce qui explique d’ailleurs qu’on n’arrive jamais à éradiquer le virus pour le moment. Ces cellules inatteignables se réveillent ensuite et recontaminent l’organisme. L’une des pistes donc pour tuer définitivement le virus chez un patient serait de pouvoir atteindre et détruire également ces cellules dormantes, ce qu’on appelle purger les réservoirs.

Ce sont des pistes de réflexions pour des solutions applicables à grande échelle, ce qu’une fois encore, les traitements dans le cas de rémission ne semblent pas en mesure d’offrir.