Pubertés précoces: Y a-t-il réellement une augmentation des cas en France et faut-il s'en inquiéter?

ENFANTS Plusieurs études alertent sur un nombre grandissant de pubertés précoces, mais les données précises en France manquent pour mesurer l'ampleur de ce phénomène

Oihana Gabriel

— 

Illustration d'une jeune fille.
Illustration d'une jeune fille. — Pixabay
  • Les pédiatres et endocrinologues remarquent une hausse du nombre de consultations pour des pubertés précoces ou anticipées. 
  • Si une étude de Santé Publique France de 2018 tendait à prouver que la puberté précoce, c'est-à-dire avant 8 ans, restait très rare, on manque de données précises sur les pubertés avancées chez les filles comme les garçons.
  • Et beaucoup de doutes, notamment sur les causes et conséquences pour ces jeunes filles, entourent ce phénomène qui inquiète certains parents et professionnels.

Des produits chimiques dans les couches, assiettes, jouets, cosmétiques de nos marmots. Et une inquiétude qui grandit chez les parents, en particulier chez ceux qui voient leurs petites filles de 8 ans dont les seins bourgeonnent déjà. Si en 2011, selon Santé Publique France, l’âge moyen de la puberté tournait autour de 12 ans et demi, porter un soutien-gorge en CM2, c’était rare il y a vingt ans, moins aujourd’hui, si l’on en croit certains spécialistes, qui alertent sur une puberté précoce qui prend de l'ampleur. Dans quelle proportion et avec quelles conséquences ?

A la recherche de données fiables

« On a l’impression dans nos cabinets que davantage de filles viennent consulter pour ce problème qu’auparavant », observe Olivier Puel, pédiatre et endocrinologue, cofondateur de l’Association Française des Pédiatres Endocrinologues Libéraux (Afpel) . Difficile toutefois pour le moment de confirmer ce sentiment. Une première étude publiée en juillet 2018 par Santé Publique France semblait rassurante : la puberté précoce reste rare avec 1.173 nouveaux cas par an chez les filles, rarissime chez les garçons 117 nouveaux cas par an. Alors y a-t-il vraiment péril en la demeure ? Cette étude n’était que partielle car elle se fondait sur la prescription d’un médicament pour stopper cette puberté, excluant du coup des enfants non diagnostiqués. « Cette première photographie sera complétée par une étude sur dix ans 2007-2017 pour permettre de voir s’il y a une augmentation de l’incidence de cette puberté précoce et élargir la géographie aux régions ultramarine », précise Joëlle Le Moal, médecin épidémiologique à la direction santé et environnement à Santé publique France.

Puberté précoce et avancée

Mais cette première enquête épidémiologique se penche sur la puberté précoce telle que définie par les spécialistes : quand les seins commencent à pousser avant 8 ans. Or ces cas extrêmes n’excluent pas une tendance beaucoup plus globale à un abaissement de l’âge de la puberté. « Il faut faire la différence entre une vraie puberté précoce et une puberté "avancée" dont les premiers signes apparaissent entre 8 et 10 ans », nuance Olivier Puel. « Des études internationales tendent à montrer des avancées pubertaires et aussi des retards, donc un étalement de la puberté », complète Monique Jesuran-Perelroizen, pédiatre-endocrinologue à Toulouse. Un phénomène mondial et davantage documenté aux Etats-Unis : selon les recherches de Herman-Giddens, en 1980 on note une moyenne d’apparition des seins à 11,2 ans, alors qu’en 1997 c'est 9,9 ans. Une tendance confirmée par une étude danoise. Mais qu’en est-il en France ? On pourrait en savoir plus bientôt. Une thèse d’internat, publiée en janvier dans Archives de pédiatrie, a réuni les données de 3.000 enfants de 5 à 18 ans suivis par 60 médecins, 30 pédiatres et 30 généralistes à Bordeaux et Toulouse. Objectif ? Voir si une étude nationale était réalisable pour avoir un état des lieux précis de l’âge auquel les seins, les poils apparaissent, les testicules grossissent aujourd’hui en France. Plusieurs associations, dont l’Afpel et l'Afpa, espèrent trouver des financements et convaincre Santé Publique France de participer.

Une telle étude pourrait aussi répondre à la question de l’éventuel avancement des règles. « On sait que l’âge des règles a diminué en Europe pendant le XXe siècle, mais qu’il est resté stable depuis une dizaine d’années », souligne la médecin de Santé Publique France. Pourquoi ce décalage entre apparition des seins et premières règles ? Il reste beaucoup d’interrogations dans ce domaine.

Des facteurs suspectés

Notamment sur les causes. Il existe tout d’abord des raisons génétiques et anatomiques, qu’il faut tout de suite rechercher : kystes, malformation au niveau des ovaires, tumeur du cerveau. Ce qui reste très rare, puisque « dans 80 % des cas chez les filles, une puberté précoce centrale est sans cause identifiée », avance l’étude de Santé Publique France. Autre facteur suspecté : l’obésité. « Dans le cas d’une puberté précoce centrale, c’est le cerveau qui donne le signal d’entrée en puberté, souligne Charles Sultan, ancien chef du service d’endocrinologie pédiatrique au CHU de Montpellier et chercheur à l’Inserm sur le sujet depuis plus de vingt ans. En revanche, dans le cas de la puberté précoce périphérique, c’est le tissu adipeux qui produit des hormones qui vont féminiser la glande mammaire chez des petites filles obèses. »

Beaucoup plus polémique, plusieurs études pointent une éventuelle responsabilité des perturbateurs endocriniens. Rien d’étonnant puisqu’ils miment l’effet des hormones, en particulier des œstrogènes… « Chez l’animal, des études montrent que les perturbateurs endocriniens ont un effet, chez l’homme on n’a pas de preuve, mais des suspicions », avance prudemment Olivier Puel. Une hypothèse extrêmement compliquée à vérifier. « Il existe dans l’environnement plus de 1.000 substances capables d’interférer avec le déclenchement de la puberté et la contamination est permanente et peut démarrer dans la vie fœtale, comment voulez-vous trouver une corrélation ? », s’émeut Charles Sultan.

Une étude en cours devrait enfoncer le clou. « Au CHU de Montpellier, nous avons mené une étude sur cas témoin, pilotée par Laura Gaspari et soumise à un média américain en mars pour publication. Pendant un an, nous avons interviewé les familles d’une centaine de filles touchées par une puberté précoce. Les résultats montrent que dans les pubertés précoces centrales non génétiques plus de la moitié survient dans un contexte environnemental pollué soit par l’habitat, soit par la profession des parents. Pour les pubertés périphériques, on est à près des deux tiers. » En attendant une confirmation de cette piste, « il faut appliquer le principe de précaution », plaide Olivier Puel, alors que le débat sur le glyphosate et autres pesticides fait couler beaucoup d’encre.

Quelles conséquences pour ces jeunes filles ?

Ces pubertés précoces, c’est-à-dire rapide et avant 8 ans, peuvent avoir des répercussions à la fois physiques et psychologiques, pour les enfants concernées. « En général, l’arrêt de la croissance chez une fille intervient deux à trois ans après les règles, ces filles vont donc s’arrêter vite de grandir », explique Monique Jesuran-Perelroizen. « Plus c’est tôt, plus ce risque existe, avertit Olivier Puel. Elles seraient aussi plus exposées au risque de cancers hormonodépendants et aux conduites à risque : alcool, sexe, selon une étude américaine. » Mais des médicaments, bien tolérés, existent pour suspendre cette puberté précoce.

« La plupart du temps, pour les pubertés "avancées", c’est plutôt des conséquences psychologiques, poursuit Olivier Puel. Elles se sentent souvent différentes et mal à l’aise. » Avoir de la poitrine quand ses copines jouent encore à la poupée peut être assez compliqué à gérer. Sans parler des moqueries qui n’épargnent pas les cours d’école. « Les enfants ne se plaignent pas, mais souvent changent de comportement, j’ai encore vu le père d’une fille de 5 ans et demi qui commence sa puberté, qui m’expliquait : “J’ai un fils de 17 ans mais l’ado, c’est elle !", témoigne Monique Jesuran-Perelroizen. C’est important, si vraiment la puberté arrive plus tôt, d’adapter l’école, la formation les enseignants, les toilettes aussi pour accompagner, rassurer ces enfants déboussolés. »

Petite fille avec un ours en peluche. Certaines petites filles commencent à entrer dans leur puberté avant 10 ans, un phénomène qu'on nomme puberté précoce ou avancée.
Petite fille avec un ours en peluche. Certaines petites filles commencent à entrer dans leur puberté avant 10 ans, un phénomène qu'on nomme puberté précoce ou avancée. - Pixabay