Alcool: Un plan pour lutter contre les addictions peu ambitieux face au puissant lobby de l'alcool

DROGUE Le plan gouvernemental sur les addictions, dévoilé en catimini mardi, ne fait pas trembler le très puissant lobby de l'alcool alors que l'avis du Cese, voté ce mercredi, va beaucoup plus loin dans ses propositions...

Oihana Gabriel

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Illustration alcool, bière.
Illustration alcool, bière. — KROD/WPA/SIPA
  • Mardi, le plan de mobilisation nationale contre les addictions a fuité discrètement.
  • Si toutes les addictions (tabac, écrans, alcool…) sont abordées, c’est sur l’alcool qu’il a douché les espoirs des associations.
  • Justement, ce mercredi, un avis adopté par le Conseil économique, social et environnemental (Cese), vient rappeler l’urgence d’une prévention efficace contre les addictions et liste des mesures ambitieuses.

Le gouvernement serait-il prêt à mettre de l’eau dans son vin ? Et à se mettre à dos le lobby de l’alcool ? Peu probable, si l’on regarde dans le détail le plan de mobilisation contre les addictions. Après moult péripéties et retards, le fameux plan de mobilisation nationale contre les addictions a été dévoilé mardi. En catimini : ni conférence officielle, ni annonces du Premier ministre, la Mildeca, en charge du dossier, a simplement annoncé que le plan était déjà effectif depuis décembre… par un tweet.

Coïncidence heureuse ou ironique du calendrier, le Conseil économique, social et environnemental (Cese) doit présenter et voter son avis relatif aux addictions au tabac et à l’alcool ce mercredi après-midi. Un rapport qui, sur la question polémique de l’alcool, va beaucoup plus loin que le plan du gouvernement…

Cafouillage dans la communication

Pourquoi ce plan, repoussé à cinq reprises, n’a pas été annoncé en grande pompe ? Peut-être parce que les différents ministères ont du mal à se mettre d’accord. « Drôle de façon de lancer une mobilisation nationale !, maugrée Michel Reynaud, addictologue et président du Fonds Actions Addictions. Cela souligne un vrai problème dans la communication du gouvernement, voire un déficit de volonté politique ».

Et les dissensions entre la ministre de la Santé et Emmanuel Macron ne sont un secret pour personne. Très engagée sur les questions de prévention, Agnès Buzyn avait osé souligner que le vin était un « alcool comme les autres ». Avant de se faire corriger par le président en personne, qui rétorquait au salon de l’agriculture :  « Tant que je serai président, il n’y aura pas d’amendement pour durcir la loi Evin ».

Plan frileux sur l’alcool

Reste que la Mildeca devait tout de même pondre une stratégie pour mieux lutter contre les addictions pour 2018-2022. Si le Premier ministre insiste sur les 49.000 morts par an dûs à l'alcool, un chiffre « qui n'est pas acceptable », les actions concrètes ne sont pas à la hauteur des attentes. Le plan prévoit plus de contrôles de la loi actuelle, notamment par des testings pour vérifier que les commerçants ne vendent pas d’alcool aux mineurs ou une taille augmentée du pictogramme « femme enceinte » pour les boissons alcoolisées. Soit une goutte d’eau par rapport aux demandes répétées ces derniers mois des addictologues et associations.

Nulle trace en effet d’un prix minimum, pourtant décisif pour freiner la consommation des plus jeunes et des gros buveurs et  testé en Ecosse avec succès. « Alors que le plan se base sur des analyses rigoureuses et partagées par tous les acteurs de santé, on en reste malheureusement au stade des déclarations d’intention sans calendrier de réalisation, ni financement, ni dispositif d’évaluation », regrette l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA).  

A la lecture de l’avis du Cese, on est « frappé par le fossé entre les mesures peu contraignantes de ce plan gouvernemental et celles ambitieuses du rapport », tacle un addictologue. Prix minimum, augmenter les taxes sur toutes les boissons alcoolisées, interdiction de la publicité dans certaines zones, recherche et soins mieux financés et sans l’obole des lobbies, le Cese attaque de front les problématiques liées au lobbying. « Il faut éviter de leur laisser une place qui n’est pas la leur sur le terrain sanitaire et scientifique. Il faut tirer les leçons des expériences passées. L’industrie du tabac a déployé des ressources considérables pour contrecarrer les preuves scientifiques des dangers du tabagisme passif », souligne ainsi le Cese.

« La loi Evin, qui date de 1991 rappelons-le, a été totalement détricotée, regrette Marie-Josée Augé-Caumon, co-rapporteure du texte, qui ne cache pas sa déception. On voit bien qu’on n’est pas arrivé à sensibiliser, à débanaliser l’alcool. Notre pays est de tradition viticole, aime la bonne chère et les bons vins. On a du mal à démontrer qu’on peut passer de buveur normal à excessif. » Or le rapport rappelle que « les consommateurs et consommatrices en situation d’addiction (8 % des buveurs) et ceux en situation de risques (25 % des buveurs) représentent 90 % de l’alcool consommé en France ».

Les lobbies très puissants de l’alcool

Des chiffres passés sous silence du lobby alcoolier. Que visiblement, le gouvernement n’a pas voulu froisser. Déjà en décembre, le lobby avait obtenu une première victoire : augmenter la taxe sur les «prémix », ces cocktails à base de vin et produits d’appel pour les jeunes comme le « rosé pamplemousse »,  a disparu de la loi de financement de la Sécurité sociale. Si ce plan a été repoussé de dix mois, c’est aussi parce que le lobby de l’alcool a pesé dans les négociations.

L’ANPAA n’y va pas par quatre chemins pour dénoncer un plan « révélateur du décalage entre les ambitions affichées par le gouvernement et les actions qu’il est prêt à effectivement mettre en œuvre. Un résultat en demi-teinte qui, encore une fois, montre l’influence des lobbies auprès de l’exécutif. » Des lobbies aux moyens impressionnants, comme l’a bien souligné… notre ministre de la Santé. « Aujourd’hui, quand les pouvoirs publics dépensent quatre millions d’euros pour la prévention, l’industrie de l’alcool dépense 450 millions d’euros pour la publicité pour l’alcool. Nous ne luttons pas tout à fait à armes égales », admettait Agnès Buzyn, le 7 février 2018.

Un rapport pour rien ?

Mais ce rapport n’arrive-t-il pas trop tard ? « Je pense au contraire que ce plan met en valeur notre avis, nuance Marie-Josée Augé-Caumon, pharmacienne et présidente d’un Caarud, un centre de prévention des addictions. Nous bénéficions d’une communication commune. Et nous mettons au défi le gouvernement de mettre une certaine cohérence dans les mesures et nous demandons à la société civile de prendre ses responsabilités. On a réussi à changer l’image du tabac, il faut qu’on y arrive pour l’alcool aussi. »

Ce qui ne se fera pas sans volonté politique. « Cet avis peut être un appui pour la ministre de la Santé et un stimulus pour la Mildeca », avance la co-rapporteure du texte. « Les derniers événements parlementaires et le plan dévoilé mardi ne peuvent que nous rendre dubitatifs, mais ça bouge petit à petit, nuance Michel Reynaud. Cet avis du Cese est important parce qu’il confirme la prise de conscience d’une assemblée représentative de la société des dangers de l’alcool et des raisons des blocages de la prévention. Et en même temps, si j’ose dire, la conviction n’est pas faite partout. » Et Marie-Josée Augé-Caumon de conclure sur une note d’espoir : « en général, les avis du Cese sont un bon creuset pour préparer de futures lois ».