«Il faut savoir si Jeanne Calment reste le symbole de la longévité extrême ou pas»

INTERVIEW Pour Christophe de Jaeger, médecin gérontologue et directeur de l’Institut de médecine et physiologie de la longévité, la remise en cause de l’âge de Jeanne Calment n’aura que peu d’impact sur la recherche scientifique…

Propos recueillis par Helene Sergent

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Deux chercheurs russes ont remis en question en décembre 2018 la longévité de Jeanne Calment en assurant que cette dernière avait usurpé l'identité de sa mère.
Deux chercheurs russes ont remis en question en décembre 2018 la longévité de Jeanne Calment en assurant que cette dernière avait usurpé l'identité de sa mère. — ERIC CABANIS / AFP
  • Selon deux chercheurs russes - Nikolai Zak et Valeri Novosselov - Yvonne Calment aurait usurpé l’identité de sa mère.
  • Leur théorie, avancée dans deux articles publiés en ligne et repris dans le monde entier, est vivement contestée par certains scientifiques français dont deux gérontologues français qui avaient validé la longévité de Jeanne Calment.

Près d’un mois après la publication de leur étude remettant en cause l’âge de Jeanne Calment, les deux chercheurs russes Nikolai Zak et Valeri Novosselov ont semé le doute au sein de la communauté scientifique internationale. La doyenne de l’Humanité, décédée à l’âge de 122 ans en 1997 à Arles illustre ce que certains chercheurs ont établi comme l’âge théorique maximal de l’espèce humaine.

La controverse peut-elle changer pour autant le cours de la recherche sur l’espérance de vie humaine ? Pour le docteur Christophe de Jaeger, chargé d’enseignement à la faculté de médecine de Paris et auteurs de nombreux ouvrages* sur le vieillissement, l’impact de cette remise en question de l’âge de Jeanne Calment reste toutefois très marginal.

Comment avez-vous réagi à la publication des deux chercheurs Russes remettant en question la longévité de Jeanne Calment ?

Ma première réaction a été, comme la plupart de mes confrères, la surprise. Le dossier de Jeanne Calment était pour nous un dossier inattaquable, parfaitement étayé. Contrairement aux éléments qui peuvent dramatiquement manquer dans les dossiers de centenaires étrangers, les éléments administratifs sont ici très nombreux. En France, les documents relatifs aux lieux et dates de naissances ou de décès sont bien conservés et nombreux. Imaginer que l’histoire de Mme Calment et que sa longévité puisse être fausse paraît incroyable. Mais la lecture des arguments développés par les Russes - les photos ou les éléments manquant sur l’acte de décès d’Yvonne Calment - nous amène à nous poser certaines questions.

Que représente Jeanne Calment pour la communauté scientifique spécialisée dans la longévité humaine ?

C’est un symbole, une icône, un record et un événement exceptionnel. Jeanne Calment représente l’illustration de l’espérance de vie maximale de l’espèce humaine. L’espérance de vie des êtres humains varie considérablement entre les pays, les modes de vie ou encore en fonction des sexes. Mais l’histoire de Jeanne Calment nous montre qu’il est possible d’atteindre 122 ans, c’est-à-dire 40 ans de plus que l’espérance de vie moyenne d’une femme actuellement en France par exemple. C'est gigantesque. Et au-delà du symbole, une étude parue en 2016 dans la très sérieuse revue scientifique Nature a établi l’espérance de vie théorique maximale à l’âge de 122 ans. Ainsi, la réalité statistique colle désormais à la réalité humaine.

Quel impact la remise en question de cette longévité peut-elle avoir sur le milieu scientifique et sur les travaux sur la longévité humaine ?

Premièrement, rien ne permet de valider aujourd’hui la thèse de l’escroquerie, il faut donc rester très prudent. Mais il faut travailler sur cette question. Il faut savoir si Jeanne Calment reste le symbole de cette longévité extrême ou pas. En tant que scientifique, à partir du moment où le doute a été semé, j’ai envie d’obtenir une réponse.

Dans l’hypothèse où la longévité de Jeanne Calment serait fausse, cela ne changera rien à nos objectifs. Tous les scientifiques, gérontologues ou biologistes spécialisés dans la longévité travaillent au maintien, le plus longtemps possible, de la santé humaine. Et sur cet aspect-là, nous n’avons pas de référence en dehors de références animales ou sur des cultures cellulaires. Donc les recherches continuent.

Enfin, la remise en question de l’âge de Jeanne Calment ne doit pas remettre en question la nécessité pour l’Homme d’améliorer son état de santé. Il ne faut pas se contenter de se dire « je ne peux pas échapper à mon destin génétique ». On sait que ne pas fumer, avoir une activité physique régulière, faire attention à ce qu’on met dans notre assiette et éviter l’alcool va avoir un impact réel sur notre état de santé et peu importe notre longévité liée au capital génétique. Nous avons aujourd’hui une capacité réelle d’agir sur notre capital santé. Ne nous en privons pas !

*Bien vieillir sans médicaments (Ed. Cherche Midi)