Cancer: Quand la maladie précarise les travailleurs indépendants

MALADIE A l'occasion d'une table-ronde ce mercredi intitulée « Pourquoi un patron n’a pas le droit d’avoir un cancer ? », zoom sur ces indépendants fragilisés par cette maladie...

Oihana Gabriel

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Une patiente en attente d'un dépistage du cancer du sein, le 3 octobre 2013 à Bordeaux.
Une patiente en attente d'un dépistage du cancer du sein, le 3 octobre 2013 à Bordeaux. — SERGE POUZET/SIPA
  • Mercredi, l'association Caire 13 invite chercheurs, médecins, politiques à réfléchir à une meilleure prise en charge des travailleurs indépendants touchés par le cancer. 
  • L'occasion de donner la parole à ces indépendants pour qui la survenue d'un cancer s'est accompagnée de difficultés financières. 
  • Nathalie était notaire, et elle nous raconte comment son cancer du sein a fait basculer son destin.

Une question provocante pour attirer l’attention. « Pourquoi un patron n’a pas le droit d’avoir un cancer ? ». C’est l’intitulé de la table ronde organisée ce mercredi à Marseille par Caire 13. Depuis 2014, cette association épaule des travailleurs indépendants pour qui l’annonce d’un cancer peut signifier la fin de leur activité professionnelle et le début de lourds problèmes financiers.

« Beaucoup d’aides existent pour les salariés, insiste Christine Gavaudan, chargée de mission pour cette association. Très peu pour les indépendants, et notre association est là pour pallier ce manque. » Concrètement, les bénévoles apportent informations, écoute et jouent les médiateurs entre Sécurité sociale des indépendants, banques, administrations pour que ces travailleurs libéraux, commerçants et artisans, ne se retrouvent pas à la rue.

Une notaire précaire

Nathalie fait partie des 300 indépendants qui ont bénéficié de l’accompagnement de Caire 13 dans les Bouches-du-Rhône. Quand cette notaire découvre en 2010 qu’elle souffre d’un cancer du sein, elle décide de vendre sa petite étude achetée à crédit. « Passionnée par mon métier, j’en étais un peu esclave : je travaillais 16 à 18h par jour, confie-t-elle. Je savais qu’avec les traitements, je ne pourrais pas continuer à travailler à ce rythme parce que ma mère était en train de mourir d’un cancer. Et j’espérais aussi sauver l’emploi de mes cinq salariés. »

Une vente qui lui permet de rembourser l’emprunt pour son étude. Mais pas celui de sa maison. Elle se retrouve donc avec 964 euros de crédit par mois et aucun salaire… Du jour au lendemain, Nathalie bascule dans la précarité. « Je découvre en tombant malade qu’en tant que libérale, je n’avais droit à aucune aide, dévoile-t-elle. Je vivais seule avec ma fille de 13 ans, dont le père est décédé. J’en étais à fouiller les poches pour acheter une baguette. Je n’ouvrais plus ma boîte aux lettres, de peur de tomber sur des factures que je ne pourrais pas payer. Heureusement, j’avais ma famille pour m’épauler. » Et le soutien de l’association Caire 13… « J’avais beau être notaire, j’étais dans une telle fatigue que je n’avais plus la force de me battre, témoigne-t-elle. Des bénévoles compétents et empathiques ont pris le relais. »

Une illustration, loin des clichés, qui met en lumière les difficultés financières de nombreux indépendants, qu’ils soient artisans, dentistes, commerçants, kinés, avocats, infirmières… quand la maladie vient bouleverser le quotidien. « Mon cas est loin d’être unique, assure Nathalie. Un salarié peut avoir une baisse de revenu, mais un indépendant se retrouve avec rien et tout de suite, sauf si on a des économies ou une prévoyance. J’étais tellement préoccupée par mon étude que je n’avais pas pris de prévoyance. Et à 39 ans, je ne pensais pas tomber malade… »

Angoisses financières en plus des difficultés physiques

Des difficultés financières qui pèsent lourd dans un moment déjà douloureux. « Au stress que connaissent toutes les personnes qui ont du mal à boucler les fins de mois s’ajoute la fatigue, des traitements, le traumatisme de la maladie, reprend Nathalie. Là où les médecins disent, reposez-vous, prenez des vacances… » Une angoisse délétère. « Beaucoup d’indépendants me disent : ce n’est pas mon cancer qui m’empêche de dormir, mais comment je vais payer mon loyer, le sport des enfants alors que j’ai fermé mon commerce ?, renchérit Christine Gavaudan de l’association Caire 13. Toutes ces pensées négatives vont avoir un impact sur leur rétablissement potentiel. »

« Un cancer, ce n’est pas une grippe, ça ne dure pas dix jours, s’agace Nathalie Savariaud, elle aussi notaire qui a traversé un cancer, perdu tous ses clients… et choisi de monter une association Life is rose, pour accompagner salariés comme indépendants malades du cancer. Depuis 2018, la Sécurité sociale des indépendants est venue remplacer le régime social des indépendants (RSI) et l’Union de Recouvrement des cotisations de Sécurité Sociale et d’Allocations Familiales (Urssaf). Avoir un seul interlocuteur simplifie les démarches, mais les indemnités journalières en cas d’arrêt maladie n’ont pas changé, ni le décalage de deux ans entre revenus et prélèvements. « C’est problématique, reprend Nathalie Savariaud. Personnellement, je me suis retrouvée à devoir des cotisations sociales sur des revenus que je n’avais plus. »

Obligé de se reconvertir

Quand un salarié s’arrête pendant quelques mois ou années, il peut retrouver son poste, qui sera éventuellement aménagé, demander un mi-temps thérapeutique… « En France, 90 % des travailleurs indépendants sont seuls dans leur boîte, souligne Christine de Caire 13. Ils n’ont pas le soutien des collègues, les conseils des RH, ils méconnaissent les solutions et souvent, ils n’osent pas demander de l’aide. »

Une fois remis, les challenges sont légion… « En libéral, le maçon, kiné, notaire qui s’arrête de travailler va perdre toute sa clientèle ou sa patientèle », regrette Nathalie. Autre problème, physique cette fois, certains n’ont plus l’énergie ou la concentration nécessaire pour travailler autant qu’avant. « Beaucoup d’indépendants doivent se réorienter, confirme Christine. Par exemple un maçon qui n’arrive plus à soulever un litre d’eau, n’aura plus la force de faire des travaux. » Et personne ne fait de cadeau à un artisan ou à un patron qui a traversé des mois de traitements sans revenu. Quand Nathalie s’est remise de son cancer, elle se retrouve obligée de se reconvertir car aucune banque n’est disposée à lui prêter de l’argent pour racheter une étude…

Une étude sur la santé des indépendants pour 2020

Si la France comptait 2,8 millions de travailleurs indépendants en 2017, ils devraient être de plus en plus nombreux dans les années à venir. En effet, le nombre d’indépendants a augmenté 10 fois plus vite que les salariés depuis 2003. Or, même les auto-entrepreneurs ou les chauffeurs d’Uber peuvent tomber malades… Combien de travailleurs indépendants, qu’ils soient artisans, commerçants ou libéraux se retrouvent en difficulté car atteints d’une pathologie lourde ?  Santé Publique France planche sur un ambitieux Observatoire des travailleurs (Etude Coset) avec trois pans : les indépendants, le monde agricole et les salariés. « On a reçu 20.000 questionnaires remplis cet été par des indépendants et on prévoit de publier les premiers résultats en 2020 », explique Jean-Luc Marchand, épidémiologiste de Santé publique France, et responsable de cette étude. Celle-ci passe au crible leur santé, leur activité professionnelle, leurs conditions de travail, habitudes de vie, carrière…. « Avec pour but d’étudier la fréquence des pathologies pour ces trois types de travailleurs », reprend l’épidémiologiste. Une base de données essentielle pour redéfinir une politique de prévention efficace et mieux protéger ces indépendants contre les risques du métier… Et de la vie.

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