Épuisement, manque de moyens: Deux internes en médecine racontent leur quotidien dans des livres

MEDECINE Deux médecins internes racontent leur quotidien à l’hôpital, entre épuisement et manque de moyens, et leur vocation toujours chevillée au corps…

Anissa Boumediene

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Deux internes en médecine racontent leur quotidien.
Deux internes en médecine racontent leur quotidien. — FRED DUFOUR / AFP
  • Ce mercredi est sorti Vie de carabin, le troisième tome de la BD signée Védécé, médecin interne qui raconte son quotidien en images, mais dans l’anonymat.
  • Dans La révolte d’une interne, Sabrina Ali Benali, qui vient de finir son internat, retrace son parcours de jeune médecin, la réalité de son métier et le manque de moyens qui règne dans l’hôpital public.

Ils rêvaient de porter la blouse blanche, ils ont été exaucés. Mais ils ont rapidement dû apprendre à composer avec les contraintes du métier. Avec la fatigue, le manque de moyens humains, matériels, financiers, avec le manque de temps, le manque de tout. Une réalité bien différente de la carrière de médecin dont ils avaient rêvé.

Bienvenue à l’hôpital public, du côté des soignants, qui prennent soin de nous 365 jours par an, 24 heures sur 24. Une plongée de l’autre côté du miroir dans laquelle nous entraîne Sabrina Ali Benali, auteure de La révolte d’une interne * (éd. Cherche Midi) et Védécé, qui signe Vie de Carabin ** (éd. Hachette Comics), le troisième tome de sa bande dessinée, parue mercredi.

Ecrire, dessiner, partager : un exutoire

La forme diffère, mais le message est le même : un hôpital et des soignants à bout de souffle. Avec sa plume pour l’une, son crayon à dessins pour l’autre, chacun raconte son histoire à sa manière et trouve dans l’écriture et le dessin un moyen de relâcher la pression. « Dessiner est un exutoire, ça aide à avancer psychologiquement quand je suis touché par un patient ou que quelque chose me révolte à l’hôpital, explique celui qui a choisi l’anonymat et Védécé comme pseudo, et qui dessine chaque jour après le boulot. Et ça m’aide aussi à communiquer avec des patients qui ne parlent pas le français ou ceux qui sont fermés à tout échange. C’est rapidement devenu essentiel ».

Comme Védécé et Sabrina Ali Benali, sur les réseaux sociaux, beaucoup de jeunes médecins partagent leur quotidien à l’hôpital, dénonçant eux aussi la fatigue, les coups de blues et le manque de moyens dans le milieu hospitalier public.

Manque de tout

Le manque de moyens, « on ne le perçoit pas tout de suite, c’est en commençant l’internat qu’on en prend conscience, parce qu’on est tout le temps à l’hôpital, raconte Sabrina Ali Benali. Année après année, on observe les conséquences de la logique d’entreprise qui commande à la gestion des hôpitaux. On se retrouve à faire dix tâches en plus de notre mission de soins, à passer deux heures et demie au téléphone à essayer de trouver un lit pour un patient parce qu’il n’y a plus de place nulle part : ce n’est pas possible. Tout le monde voit bien le dysfonctionnement des services d’urgences, ils sont le reflet et la conséquence d’un système de santé à bout de souffle ».

« On nous rétorque souvent : "bah t’as voulu devenir médecin, tu savais à quoi t’attendre", abonde Védécé. Sauf que non, on ignorait complètement que l’on rejoindrait un système hospitalier où, coupes budgétaires après coupes budgétaires, on se retrouve contraints de soigner avec trois bouts de ficelle. Moi, je n’avais pas signé pour ça », poursuit celui qui travaille dans un établissement décrépi qui aurait dû être démoli depuis plusieurs années. « Mais faute de moyens, on passe éventuellement un petit coup de peinture et on reste dans des locaux vétustes parce qu’il n’y a aucune alternative ».

Pour le médecin, il y a une rupture entre le politique et la réalité de l’hôpital. « Si la ministre de la Santé venait passer une semaine en immersion à l’hôpital pour prendre conscience des choses, ou si les directeurs d’hôpitaux publics étaient d’anciens soignants, peut-être que l’on pourrait espérer que la situation s’améliore ». Mais pour l’heure, « il y a une volonté politique - transpartisane d’ailleurs - de faire des hôpitaux publics des entreprises rentables, estiment les deux médecins. Et la perspective du Plan santé établi par le gouvernement n’est pas pour les rassurer. « A chaque loi, c’est toujours la même déception, confie Védécé. On en vient à avoir envie de leur dire "ne faites rien !", parce qu’à chaque réforme c’est encore pire ».

« L’hôpital ne tient que sur la bonne volonté des soignants »

Quand tout ou presque manque, que des lits ferment, que des postes sont supprimés, « l’hôpital ne tient que sur la bonne volonté des soignants », certifient Sabrina Ali Benali et Védécé. « Des jeunes médecins aux infirmières et aides-soignantes sous payées et en sous-effectif chronique », énumère Sabrina Ali Benali. « Et aussi les internes, qu’on essore, ajoute Védécé. Ce qui n’est pas normal : nous sommes là pour apprendre à soigner, mais dans les faits on est souvent seuls durant nos gardes, et si un interne est malade ou en cours, c’est tout un service qui peut se retrouver bloqué. C’est une dépendance totale parce que, toujours dans cette logique de rogner sur les coûts, c’est bon marché de faire cravacher des étudiants médecins pour un salaire qui atteint à peine le Smic horaire ».

Et être interne, c’est du sport. « Une fois, j’ai travaillé 19 jours d’affilée, se souvient Sabrina Ali Benali. Je ne m’en suis même pas rendu compte, c’est mon compagnon qui a compté les jours. On en arrive à un tel degré de fatigue qu’on est épuisé, irritable, ça use ».

Un sentiment d’abandon

Face à la fatigue intense, un quotidien à l’hôpital souvent éprouvant, face aux patients qui les bouleversent, les jeunes médecins se retrouvent souvent seuls. « Aucun accompagnement n’est prévu, on ne nous apprend pas à trouver le bon équilibre entre empathie pour le patient et distance nécessaire », regrette Sabrina Ali Benali, qui se souvient avoir été très affectée au début de son internat par le décès d’une jeune patiente. Aujourd’hui, celle qui vient de finir son internat plaide « pour une formation des jeunes médecins, pour leur apprendre, durant leur cursus, à établir la juste relation avec les patients ».

Apprendre, et être entendu. « Personne n’est là non plus pour nous écouter, si la fatigue est trop lourde, que l’on est à bout, renchérit Védécé, qui a fait un burn out il y a quelques mois. Pourtant, le milieu médical est l’un de ceux où le taux de suicide est le plus élevé, c’est une réalité ». Une réalité qui a aussi frappé Sabrina Ali Benali de plein fouet. «  De jeunes médecins sont déjà venus me voir parce qu’ils avaient fait des tentatives de suicides ou parce qu’ils prenaient des anxiolytiques et avaient besoin de parler », raconte la jeune femme.

Changer les mentalités

Libérer la parole, tel est l’objectif des deux médecins, mais ce n’est pas chose aisée. « Il y a une forme d’omerta, confie Sabrina Ali Benali. La médecine est un milieu où règne l’idée de surpuissance. Mais il faut y réinjecter de l’humain, du social et de l’humilité, prescrit-elle. Je crois que la féminisation de la profession participe à cette évolution des mentalités : aujourd’hui, les femmes représentent 60 % des effectifs dans les promos, le rapport de pouvoir change », observe Sabrina Ali Benali, qui espère encore une prise de conscience collective de la crise qui touche l’hôpital public.

Védécé, lui, ne s’inscrit pas dans une démarche militante avec sa BD. « Je ne sais pas si mes dessins vont changer les choses, mais si ça peut piquer au vif certains directeurs d’hôpitaux, ce n’est pas pour me déplaire », plaisante à moitié celui qui a déjà reçu des menaces de directeurs d’établissements hospitaliers après la parution de certains de ses dessins dénonçant les dérives gestionnaires.

On pourrait se dire après tout ça qu’ils doivent avoir envie de mettre la clé sous la porte. Pour autant, pour Sabrina Ali Benali comme pour Védécé, pas question d’abandonner l’hôpital et les patients. « Malgré toutes les contraintes, on aime notre métier », assurent l’auteur de Ma vie de carabin et sa consœur. Idem pour leurs collègues qui s’expriment sur les réseaux sociaux.

* La révolte d’une interne. Santé, hôpital : état d’urgence, Editions du Cherche Midi, 17 euros, en librairie depuis le 25 octobre

** Vie De Carabin. Catharsis d’un médecin débutant, Editions Hachette Comics, 14,95 euros, en librairie le 21 novembre.