VIDEO. Mobilisation des infirmiers: «C’est la bonne volonté qui permet au système de ne pas craquer»

INTERVIEW Le président de l'Ordre des infirmiers détaille les revendications des infirmiers qui manifestent ce mardi...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Illustration d'une manifestation d'infirmiers le Mardi 8 novembre 2016, devant la gare Montparnasse des infirmiers ont manifesté leur colère.
Illustration d'une manifestation d'infirmiers le Mardi 8 novembre 2016, devant la gare Montparnasse des infirmiers ont manifesté leur colère. — O. Gabriel/ 20 Minutes
  • Ce mardi, seize syndicats et associations infirmiers appellent à une grande mobilisation dans toute la France.
  • Si les professionnels de santé disent depuis plusieurs mois leur malaise, les infirmiers se sentent oubliés par les réformes proposées par Emmanuel Macron, trop médico-centrées.
  • « 20 Minutes » a interrogé le président de l’Ordre des infirmiers pour mieux comprendre ce mouvement de colère.

Ils seront nombreux à défiler en blouse blanche devant les fenêtres du ministère de la Santé ou à afficher un brassard « en grève » ce mardi. Avec pour mot d’ordre « infirmières oubliées », seize syndicats et associations infirmiers appellent à une grande mobilisation. Pourtant, Emmanuel Macron a fait des annonces et notamment promis une augmentation du budget des hôpitaux mi-septembre. Mais ce grand plan «Ma santé 2022» n’a pas tellement recueilli l’aval des infirmiers et infirmières. Pour comprendre les raisons de cette colère, 20 Minutes a donné la parole à Patrick Chamboredon, président de l’ Ordre des infirmiers.

Avez-vous une idée de l’importance de la mobilisation de ce mardi ?

Nous n’avons pas de chiffre. Nous sommes astreints à la continuité du service public. C’est l’intérêt du patient qui prime. En général, les infirmiers montrent avec un brassard ou un autre symbole qu’ils sont en grève. Le malaise de la première profession de santé, c’est inquiétant, il faut l’écouter. Ce qui est inédit, ce sont des prises de parole sur une proposition politique et que la mobilisation vienne de plusieurs points : syndicats, associations, collèges, académie des sciences. Toute la profession des infirmiers est mobilisée. L’Ordre a relevé un certain malaise, qui ne date pas des annonces d’Emmanuel Macron, sur la reconnaissance et les conditions de travail. Nous avions lancé un sondage il y a six mois mois et dans la foulée, mis en place un numéro vert pour tous les professionnels de santé qui auraient besoin de soutien. Notamment pour éviter qu’il y ait des suicides. C’est la bonne volonté qui permet au système de ne pas craquer…

Pourquoi critiquez-vous les annonces d’Emmanuel Macron et son grand plan pour la stratégie de santé ?

Sur dix mesures, sept concernent les médecins. Le président a beaucoup insisté sur le manque de temps médical. Justement, nous souhaitons que davantage de missions soient confiées aux infirmiers. En les formant plus, on leur permettrait de dégager du temps médical. Dans beaucoup de pays européens, la vaccination concerne exclusivement l’infirmier. En France, les infirmiers savent vacciner, nous avons un calendrier vaccinal clair, cela fait partie des priorités du gouvernement, mais il faut qu’on passe par le médecin. De même, pour la prise en charge de la douleur : on ne peut pas donner d’antalgiques. Il faut imaginer le gain de temps à la taille de la profession : 700.000 infirmiers. Et l’efficacité pour les patients. Un rapport de l’OCDE a montré que quand le système de santé s’appuie plus sur les infirmiers, il est plus efficace et cela coûte moins cher. C’est d’autant plus incompréhensible que les pharmaciens ont eu des prérogatives étendues : notamment pour la vaccination contre la grippe et le renouvellement des traitements des patients chroniques.

Y a-t-il eu des propositions qui allaient dans ce sens ?

On a déposé des amendements au Sénat pour le PLFSS afin que les infirmiers puissent mieux suivre les patients chroniques avec un renouvellement des prescriptions, ça n’a pas été possible. On nous a rétorqué que la réforme proposait déjà la pratique avancée. Des infirmiers qui vont avoir un exercice proche de la pratique médicale, qui vont faire un master 2, encadrer d’autres professionnels, renouveler des prescriptions, c’est un nouveau métier. Mais on parle de 2.000 professionnels sur 700.000 !

Les Français sont prêts à ce que les infirmiers prennent plus de responsabilités. Un sondage Odoxa, dévoilé la semaine dernière, montrait que 69 % étaient favorables à ce qu’un infirmier fasse des vaccins sans prescription médicale, 63 % pour prescrire des médicaments. Ce qui m’a choqué en revanche, c’est que notre image est bonne, mais en tant que professionnels, seulement la moitié des infirmiers encourageraient leurs enfants à faire le même métier.

Vous critiquez la proposition de créer cette nouvelle profession, les assistants médicaux, pourquoi ?

Créer un métier ex nihilo et lui confier une partie de nos compétences, je ne crois pas que ça soit une bonne idée. D’abord donner un assistant au médecin, c’est l’encourager à travailler en binôme. Or, ce qu’Agnès Buzyn souhaite, c’est l’exercice regroupé, coordonné, pluri-professionnel. Une pratique adaptée aux patients actuels : âgés, avec plusieurs pathologies. Quelqu’un qui s’occupe du secrétariat, est-ce que c’est ça qui va favoriser les relations entre patient et médecin ? Il y a aussi un problème de lisibilité. Cela fait rentrer un nouvel acteur dans un système de santé déjà compliqué, est-ce que le public sait qui doit faire quoi ? Pour transférer des compétences, il y a une réflexion à mener. Notamment sur le secret professionnel. On parle tout de même de données de santé, confidentielles, quels seront les droits et la déontologie de ce professionnel ?

L'Ordre des infirmiers prépare-t-il d’autres actions ?

L’année prochaine, l’Ordre va lancer un recensement de tout ce que font les infirmiers pour faire évoluer la profession. Mais aussi éviter la prise de risque et l’illégalité, car certains outrepassent parfois leurs prérogatives pour aider un patient en souffrance. On compte rendre un livre blanc en juin ou septembre à la ministre pour être force de proposition. Plusieurs rapports, du Haut commissariat de l’Assurance Maladie et de la Cour des comptes assurent que les infirmiers doivent avoir de nouvelles missions.

La mobilisation de ce mardi s’inscrit dans un contexte de grogne sociale forte, puisque depuis samedi des gilets jaunes manifestent. Le mouvement des infirmiers pourrait-il les rejoindre ?

Je ne veux pas mélanger les deux choses. Nous, on a des blouses blanches ! Je ne crois pas à la convergence des luttes à ce jour. En revanche, pour notre profession, c’est un vrai sujet, la montée du prix de l’essence, puisque nous sommes quasiment les derniers professionnels de santé à se déplacer au domicile des patients.

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