AUDIO. Attentats du 13-Novembre: «Former et avoir des dispositifs de prévention des risques psychologiques, c’est efficace pour les intervenants»

INTERVIEW Philippe Pirard, épidémiologiste à Santé Publique France, revient sur les résultats d'une nouvelle étude publiée ce mardi, sur l'état psychologique des policiers, pompiers et soignants qui sont intervenus lors des attentats du 13 novembre 2015...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Les pompiers interviennent après les attentats dans le 10e arrondissement de Paris, le 13 novembre 2015
Les pompiers interviennent après les attentats dans le 10e arrondissement de Paris, le 13 novembre 2015 — Kenzo Tribouillard AFP
  • A l’occasion des trois ans des attentats du 13-Novembre, Santé Publique France, agence nationale sous tutelle du ministre, se penche sur les intervenants qui ont souffert de troubles de stress post-traumatique.
  • Quels sont les facteurs qui protègent et ceux qui fragilisent ? Voilà des questions qui pourraient aider à mieux former et mieux accompagner ces soignants, policiers, pompiers à faire face à d’autres éventuels attentats.
  • «20 Minutes» a interrogé Philippe Pirard, épidémiologiste qui a participé à cette étude centrée sur les intervenants du 13 novembre 2015.

Pour certains, le souvenir de cette nuit reste vivace. Voire insupportable. Ce mardi 13 novembre, beaucoup vont se remémorer où ils étaient et ce qu’ils faisaient il y a trois ans, alors que la France était à nouveau la cible de plusieurs attentats revendiqués par Daesh. Un anniversaire qui a poussé Santé Publique France à publier un numéro spécial de son  Bulletin épidémiologique hebdomadaire intitulé Les attentats de 2015 en France : mesurer leur impact en santé publique pour mieux préparer la réponse.

Trois ans après les attaques du 13-Novembre, les chercheurs commencent à mieux comprendre qui a développé un trouble de stress post-traumatique et pourquoi. Notamment ceux qui ont été en première ligne pour sauver les blessés. Policiers, pompiers, médecins, infirmières, associatifs, certains ont raconté par le passé le choc et l’effroi. Mais avec le recul et grâce à une étude spécifique sur ces intervenants, on en sait un peu plus sur les facteurs qui expliquent pourquoi certains ont développé des troubles psychiatriques par la suite et d’autres non. Pour préciser certains points de cette étude, 20 Minutes a interrogé le Dr Philippe Pirard, épidémiologiste à Santé Publique France et coordinateur de l’enquête de santé publique post-attentats du 13 novembre 2015.

Comment cette étude a-t-elle été réalisée ?

Elle a été menée huit à douze mois après les attentats du 13-Novembre par web-questionnaire aux personnes fortement exposées : les civils, victimes ou témoins, mais aussi les personnes intervenues dans le cadre de leur profession sur place pour sécuriser les lieux et porter secours. Environ 700 intervenants ont répondu en intégralité au questionnaire : soignants, policiers, personnels de la sécurité civile, pompiers, psychologues qui ont accompagné les victimes pendant les trois semaines qui ont suivi les attentats.

Pourquoi soumettre ce questionnaire 8 à 12 mois après les attentats ?

Notre objectif est de mesurer l’impact psychologique à moyen terme, les facteurs qui favorisent ou limitent ces conséquences et de mieux connaître le recours aux soins. Il fallait donc leur laisser le temps d’aller se faire aider… D’autant que le trouble de stress post-traumatique (TSPT)* est une maladie chronique qui survient plus d’un mois après un tel traumatisme. Et parfois longtemps après.

Justement, dans quelle proportion ces intervenants ont-ils été durablement marqués ?

Les résultats montrent qu’entre 3,5 et 10 % des intervenants présentent un trouble de stress post-traumatique (TSPT). Une proportion qu’on retrouve dans d’autres études menées après les attentats à Oslo, à Madrid et à New York. Mais avec des différences selon les métiers : 3,5 % des pompiers interrogés ont développé ce trouble contre 10 % des policiers.

Comment expliquer cet écart ?

Ils n’ont pas forcément joué le même rôle le 13 novembre 2015. Les forces de police, pour une bonne partie, ont sécurisé les lieux et se sont donc retrouvées directement exposées à la menace de mort. Ou d’images horrifiques, car ils ont été les premiers à découvrir la scène macabre. Mais on est en train de creuser plus en finesse cette question des facteurs qui pourraient expliquer cette différence.

Si l’on compare avec les autres études sur les victimes directes et la société en général, peut-on distinguer des spécificités concernant ces intervenants ?

Oui, ces policiers, pompiers, médecins sont souvent plus jeunes et plus entraînés à des situations dramatiques. En effet, 44 % d’entre eux ont déjà été exposés à des événements traumatiques, de par leur métier. Ce sont aussi des personnes très entourées et très éduquées, plus que les civils.

Vous avez mis en lumière des études similaires auprès des intervenants américains après le 11 septembre 2001 ou après l’attentat d’Atocha à Madrid, que peut-on retenir de cette comparaison ?

Dans les attentats du 11-Septembre, le nombre d’intervenants qui ont souffert de TSPT était de 12,4 %, nettement plus important donc. Ce qui peut s’expliquer par le fait que des pompiers intervenus dans les Twin Towers ont vu des collègues mourir et certains ont développé des troubles respiratoires. Nous sommes en étroite collaboration avec l’institut de recherche norvégien pour monter un projet européen de recherche sur le psychotraumatisme après un attentat, qui permettrait de meilleures comparaisons entre pays.

D’après les résultats de cette étude, qui sont les intervenants les plus susceptibles de développer un TSPT ?

Ce qui est original dans notre étude par rapport à celles menées dans les autres pays, c’est que nous avons exploré l’influence du soutien social. Le réconfort affectif, moral, matériel des proches, comme du milieu professionnel, protège. Autre facteur qui limite les risques de développer un TSPT : le fait d’être sensibilisé aux risques psychosociaux, à court mais aussi à long terme. Et de connaître une personne qui puisse les soutenir. Former et avoir des dispositifs de prévention des risques psychologiques, c’est efficace.

Les sapeurs-pompiers ont d’ailleurs avancé sur cette question. Après l’attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015, les pompiers, qui ont collaboré avec les médecins, ont fait une prévention systématique auprès de leurs intervenants. Du coup, tous les pompiers intervenus sur place en novembre 2015 ont fait l’objet d’une visite chez le psy et d’une information sur les risques psychologiques et comment s’en prémunir. On retrouve aussi des facteurs classiques : les personnes déjà suivies pour des troubles psychiatriques ou psychologiques sont plus à risque.

Vous envisagez de prolonger cette étude, pourquoi ?

Pour connaître l’évolution de ces pathologies, on va relancer une phase d’interview en 2019 auprès des intervenants qui ont déjà répondu, mais aussi auprès d’intervenants qui n’ont pas participé à cette première salve. Avec des résultats attendus pour 2020. Cette deuxième vague va nous aider à identifier les personnes qui ont encore ces troubles, les raisons pour lesquelles elles sont toujours malades et connaître leur prise en charge. Quinze ans après le 11-Septembre, il y a encore des personnes qui présentent des TSPT liés à cet attentat. Et cette deuxième étape pourrait limiter le biais de l’étude. Comme dans toutes les enquêtes portant sur l’impact psycho-traumatique, on ne peut pas obliger les gens à répondre. Il y a donc un biais inévitable du volontariat : il peut y avoir des personnes qui refusent parce qu’elles ont trop souffert ou au contraire parce qu’elles ne se sentent pas concernées.

* Le trouble de stress post-traumatique ou Posttraumatic stress disorder (PTSD) est un trouble anxieux lié à un traumatisme qui reste omniprésent. Ce trouble peut se transformer en maladie chronique et se traduit par des insomnies, cauchemars, hallucinations, irritabilité, conduites d'évitement, parfois dépression. Pour en savoir plus sur ce TSPT, vous pouvez écouter notre podcast sur deux études concernant la mémoire et ses défaillances des victimes du 13 novembre. 

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