Sécurité contre proximité: Faut-il s'inquiéter des fermetures de maternités?

PARENTALITE De plus en plus de maternités de proximité ferment dans toute la France, un mouvement de concentration qui risque de peser sur la santé des femmes et des enfants...

Oihana Gabriel

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La maternité du Blanc dans l'Indre risque de fermer, les personnels hospitaliers, le collectif citoyen et des habitantes pour certaines enceintes luttent contre cette fermeture.
La maternité du Blanc dans l'Indre risque de fermer, les personnels hospitaliers, le collectif citoyen et des habitantes pour certaines enceintes luttent contre cette fermeture. — SIPA
  • Depuis quarante ans, deux tiers des maternités ont disparu, notamment les plus petites.
  • Le plan gouvernemental «Ma santé 2022» va accélérer cette stratégie qui vise à assurer une sécurité pour les femmes, au risque de les éloigner de leur maternité.
  • Problème de pénurie des médecins, difficultés de recrutement dans des déserts médicaux, risques pour la mère et le bébé... 20 Minutes passe en revue les enjeux des cette stratégie.

La grossesse de Louise a pris un tournant beaucoup plus angoissant quand elle a appris que la maternité du Blanc (Centre-Val de Loire), où elle devait accoucher, fermait ses portes. Elle aura donc le choix le jour J entre rejoindre Châteauroux (46 km) ou Limoges (85 km). « Une ville entière se mobilise, des maires dénoncent cette fermeture, pour seule réponse à notre colère, nous n’avons eu que les CRS, s’agace Louise. On fait comment ? On prend rendez-vous ? On se fait déclencher ? Il est où le choix ? La joie ? La liberté de donner naissance comme on le souhaite ? »

Environ 3.000 personnes ont manifesté le 15 septembre 2018 pour la réouverture de la maternité du Blanc (Indre), fermée fin juin pour manque de personnel.
Environ 3.000 personnes ont manifesté le 15 septembre 2018 pour la réouverture de la maternité du Blanc (Indre), fermée fin juin pour manque de personnel. - GUILLAUME SOUVANT / AFP

Des fermetures qui vont se multiplier

Un cri du cœur qui résonne dans toute la France, où beaucoup de petites maternités ferment. « Depuis quarante ans, deux tiers des maternités ont disparu », souligne Paul Cesbron, responsable du comité de défense de la maternité de Creil (Oise), également menacée. Entraînant souvent une mobilisation des habitants et des élus. Certaines maternités ont été sauvées de justesse comme à Remiremont (Lorraine) et Vierzon (Centre), d’autres en revanche sont toujours menacées, à Thann (Alsace) et depuis peu à Saint-Junien (Nouvelle-Aquitaine). « La liste risque encore de s’allonger », prévient Hélène Derrien, présidente de la coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité.

En effet, lors de l’annonce du plan «Ma santé 2022», Emmanuel Macron a décliné sa vision d’une gradation des soins avec des hôpitaux de proximité sans bloc opératoire, donc sans accouchement. Voilà pourquoi le 1er décembre, ces comités de lutte espèrent mobiliser partout en France pour défendre l’accès de tous aux maternités et hôpitaux de proximité.

Sécurité contre proximité

« Typiquement, on est dans un problème de qualité et de sécurité des soins versus proximité, synthétise Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français. Pour assurer une qualité dans une maternité, vous avez besoin de gynéco-obstétriciens H24 et d’un pédiatre. Deux spécialités particulièrement concernées par la crise de démographie médicale. » Une pénurie qui n’a pas été anticipée.

« Cette concentration des maternités est inéluctable, tranche Jean-Paul Ortiz. Oui, il y a des petites maternités qui doivent fermer car elles n’offrent pas les conditions de sécurité auxquelles toute femme a droit. » Notamment, parce qu’un professionnel qui pratique peu perd la main.

Illustration de la main d'un bébé, ici en maternité.
Illustration de la main d'un bébé, ici en maternité. - C. Allain / 20 Minutes

Le sort de la maternité de Creil fixé en décembre

Mais ces risques de fermeture ne planent pas uniquement sur de petites maternités. Depuis presque un an, certains habitants de Creil (Oise) se battent pour éviter que leur maternité ne fusionne avec celle de Senlis. Début décembre, le projet devrait recevoir l’aval de l’agence régionale de Santé. « Nous avons une maternité de niveau 3 qui accueille cette année encore 1 600 accouchements, précise Paul Cesbron, obstétricien en retraite de la maternité de Creil. La population est deux fois plus importante dans l’agglomération creilloise qu’à Senlis et plus pauvre. Au point que 40 % de la population n’a pas de voiture. Et il n’y a pas de transports en commun entre Creil et Senlis et beaucoup de bouchons… »

Ce que Didier Saada, directeur du groupe hospitalier public du sud de l’Oise (GHPSO), qui regroupe les deux maternités, ne nie pas. « Je comprends que cette fusion soit un véritable crève-cœur pour les habitants de Creil, introduit-il. Mais nous n’avons plus les forces médicales nécessaires pour avoir deux sites. Et pas de possibilité de recruter : on essaie, mais on ne trouve pas. »

Pour le directeur, ce regroupement est une façon de « sauvegarder l’offre de soin. Sinon, on risque de perdre la néonatalogie et, là, c’est à Amiens que ces femmes iraient accoucher. Avec 3 000 accouchements au lieu de deux fois 1 500, nous proposerons une sécurité et une qualité des soins optimisées : vous avez obligation d’avoir un anesthésiste, un pédiatre à plein temps… » Certes, mais les séjours devront être raccourcis pour répondre à l’afflux des naissances. Pourquoi Senlis alors et pas Creil ? « Nous avions davantage de place dans l’hôpital de Senlis, plus de confort pour les patientes, des chambres individuelles avec salle de bains. Et, pour faciliter l’accès, en plus du transport médicalisé et public habituel, nous sommes en train de mettre en place un service de transport spécifique entre Creil et Senlis pour les femmes qui accouchent, accessible 7 jours sur 7. »

Plus de délai ?

Un exemple qui illustre la complexité du problème. Car, pour ces femmes enceintes, faire 12 ou 85 km tordues de douleur n’est ni confortable, ni sécurisant. «Une étude d’Evelyne Combier montre que, pour un accouchement normal, au-delà de quarante-cinq minutes, il peut y avoir des risques pour la mère et le bébé », précise Hélène Derrien.

Pourtant, le délai pour atteindre une maternité est resté stable : un rapport de 2012 de la Drees, dévoile qu’« en 2010 le temps de transport pour venir accoucher est inférieur à quinze minutes du lieu de résidence pour 44 % des accouchements, inférieur à trente minutes pour 77 % ». Des données qui seront actualisées par une nouvelle étude à l’automne 2019. « On joue avec le feu, c’est vrai qu’il n’y a pas eu d’incident majeur pour le moment. Mais, en 2018 en France, certaines sages-femmes sont formées pour faire accoucher dans une ambulance », tempête Hélène Derrien.

Lutter contre les violences obstétricales

Ce regroupement progressif depuis les années 1970 pourrait aussi avoir des conséquences sur l’accueil, l’écoute et le temps accordés aux accouchées. « On envoie vers des maternités de niveaux 2 et 3 plus de mamans avec des moyens constants, critique Hélène Derrien. On va multiplier les risques d’imposer la péridurale, de devoir faire des déclenchements et des épisiotomies parce qu’on n’a pas le temps de laisser faire la nature. Alors qu’on lutte contre les violences obstétricales, cela devient dramatique de promouvoir l’accouchement à la chaîne dans des usines à bébés. »

Justement, certaines femmes souhaitent, pour aller à l’encontre de ce mouvement, accoucher naturellement. Anaëlle, une internaute dont la maternité a fermé, évoque la question de promouvoir l’accouchement à la maison : « Toutes les futures mamans qui vont devoir faire une heure de route pour accoucher ne peuvent même pas dire ''j’accouche à la maison'', puisqu’il n’y aura pas la possibilité qu’une maternité prenne en charge leur bébé si besoin. » Faudrait-il alors faciliter l’accouchement à domicile, aujourd’hui mal vu et méconnu ? Et les maisons de naissance sans médecin ni bloc ? « Il faut que la sécurité de la mère soit assurée », nuance Jean-Paul Ortiz. « Et accoucher à la maison doit rester un choix », renchérit Hélène Derrien.

Margaux est reçue dans une des deux salles de consultations de cette maison de naissance à la maternité des Bleuets.
Margaux est reçue dans une des deux salles de consultations de cette maison de naissance à la maternité des Bleuets. - O. Gabriel / 20 Minutes

Comment sauver les maternités de proximité ?

Selon Anne-Sophie Charpentier, obstétricienne dans une maternité de proximité, « il suffirait d’encourager les jeunes à venir y faire des remplacements et les anciens des stages de formation continue. Au cours de mes études, je n’y ai jamais été encouragée et se retrouver seul dans une maternité isolée fait peur pour les jeunes tant que l’on ne l’a pas expérimenté. » Autre piste, soufflée par Hélène Derrien : « Je pense qu’il y a des possibilités de coopération consentie entre établissements pour qu’un obstétricien puisse intervenir dans deux maternités pour pratiquer suffisamment et pour se former. »

Plus ambitieux, Paul Cesbron, ancien obstétricien, estime qu’il faudrait donner plus de responsabilités aux sages-femmes, voire leur confier ces hôpitaux de proximité, pour les accouchements « normaux ». A contre-courant de la médicalisation actuelle de l’accouchement. « Pendant des siècles, les sages-femmes étaient seules et dans des conditions autrement difficiles ! Elles connaissent suffisamment les accouchements pour savoir qui peut accoucher sans assistance médicale et qui doit aller dans une maternité de niveau 3. » Avec une difficulté que le médecin ne nie pas : pour le moment, les sages-femmes ne peuvent pas réaliser de péridurale, alors qu’une majorité de patientes la demande.

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