Difficile pour les patients et les pharmaciens de faire face aux fréquentes ruptures de stock de médicaments.
Difficile pour les patients et les pharmaciens de faire face aux fréquentes ruptures de stock de médicaments. — DURAND FLORENCE/SIPA

CRISE

Pénurie de médicaments: Comment patients et professionnels de santé font face

Chaque jour, pharmaciens et patients font face à de récurrentes pénuries de médicaments...

  • Médicaments contre la maladie de Parkinson, l’hypertension artérielle et autres vaccins infantiles sont fréquemment en rupture de stock.
  • Pour les patients, chaque rupture de stock est source d’angoisse et d’inquiétudes sur la bonne poursuite de leur traitement.
  • Du côté des pharmaciens, la grogne est aussi bien présente.

« Tensions d’approvisionnement ». « Rupture de stock ». « Désolé, nous n’avons pas votre médicament ». Autant de mots que l’on n’a aucune envie d’entendre quand on suit un traitement médical au long cours ou que son bébé est malade. C’est pourtant le lot quotidien de patients et de pharmaciens, qui doivent composer avec des médicaments temporairement indisponibles sur le marché français, faute d’approvisionnement suffisant.

Sinemet (maladie de Parkinson), ImmuCyst (anticancéreux), Valsartan (hypertension) ou encore Célestène (corticoïdes pour enfants) : la liste des médicaments en rupture ou difficiles à se procurer est longue comme le bras. De quoi inquiéter et mettre en colère patients et professionnels de santé.

Tensions d’approvisionnement pour certains médicaments contre l’hypertension

« Après le rappel de génériques du Valsartan de différentes marques depuis juillet 2018 à la suite d’un "problème" dans la fabrication du composant source en Chine, il est devenu difficile d’en obtenir, constate Dan, un internaute souffrant d’hypertension. Je prends habituellement des boîtes couvrant chacune trois mois de traitement, raconte-t-il. Or, en septembre on n’en trouvait plus, je n’ai pu obtenir qu’une boîte pour un mois de traitement ».

Largement prescrit dans le traitement de l’hypertension artérielle, le Valsartan a fait l’objet durant l’été d’un rappel par l’Agence nationale du médicament (ANSM). En cause : la présence d’une impureté dans une usine chinoise de matières premières, chargée de la fabrication des médicaments à base de valsartan. Une substance cancérigène s’est retrouvée dans de nombreux lots de médicaments. Dès le mois de juin dernier, les lots concernés ont été mis en quarantaine, promettant ainsi une pénurie quasi inévitable de la molécule. « J’ai un traitement à base de Valsartan, mais j’arrive au bout de mes réserves de ce médicament et j’ignore par quoi mon médecin va le remplacer », s’angoisse Claire.

Traitement contre la maladie de Parkinson, gouttes pour les yeux ou encore crèmes gynécologiques introuvables

Prescrites pour soulager les symptômes de la sécheresse vaginale post-ménopausique, les crèmes à base d’œstrogènes ont été en rupture de stock de long mois, laissant les patientes bien démunies face à l’absence de traitements alternatifs, eux aussi rapidement arrivés en rupture. « Ma gynécologue m’a prescrit ce traitement pour une durée d’un an, mais pour cause de pénuries, j’ai dû attendre de longs mois et je n’ai en réalité pu me soigner que cinq mois sur les douze initialement prévus tant il était quasiment impossible de me procurer le traitement ».

Autre produit, même problème. « Ma fille de 14 ans a une uvéite juvénile et doit se faire opérer des yeux, témoigne Mickael, le père de l’adolescente. Or, malgré sa chirurgie à venir, impossible de trouver une pharmacie approvisionnée en gouttes ophtalmiques qu’on lui avait pourtant prescrites ! »

Et la liste est encore longue. Fin octobre, le collectif Parkinson tirait la sonnette d’alarme et lançait une pétition, dénonçant les pénuries récurrentes de médicaments et exhortant l’Etat à trouver des solutions concrètes et rapides à ces phénomènes. « Les malades doivent se contenter des miettes que les laboratoires veulent bien accorder. Ou encore se contenter de suivre les recommandations de l’ANSM qui les oriente vers des médicaments plus ou moins équivalents, dont les stocks sont eux-mêmes insuffisants pour compenser dans la durée les ruptures d’approvisionnement », déplore le collectif.

Des médicaments pour enfants aussi en rupture de stock

Autre médicament au bord en fréquente rupture de stock : le Célestène, un corticoïde pour enfants, qui connaît ces derniers mois de fortes tensions d’approvisionnement. « A un moment, on n’avait plus de Célestène, mais encore un peu de génériques, se souvient un pharmacien parisien, pas certain d’ailleurs d’en avoir encore dans ses tiroirs. Pour aujourd’hui, poursuit-il en vérifiant sur son ordinateur, c’est la rupture complète, je ne pourrai pas en avoir ». Les difficultés d’approvisionnement sont telles qu’il est presque impossible de se le procurer en pharmacie de quartier. « Il y a quinze jours, mon bébé a une grosse bronchite, le médecin lui a donc prescrit du Célestene pour trois jours, raconte Hélène. Première pharmacie : rupture de stock. Deuximème officine : le pharmacien a rechigné à me le donner, préférant le donner en priorité à ses clients habituels. J’ai dû insister pour que mon bébé ait son traitement ».

Disponible sous forme de solution buvable, le Célestène et ses génériques sont particulièrement pratiques pour une utilisation pédiatrique. C’est pourquoi l’ANSM, l’Agence nationale du médicament, a décidé, pour faire face à la quasi-rupture de stock, de ne distribuer le Célestène qu’en officines hospitalières et aux seuls enfants de moins de deux ans, comme elle l’indiquait dans un avis publié début septembre. « Maintenant, nous sommes obligés d’aller à l’hôpital pour nous procurer ce médicament », confirme Brigitte, qui ne comprend pas « comment il est possible que surviennent encore des pénuries de médicaments pour enfants ».

Autres sources de sueurs froides pour les jeunes parents : les pénuries de vaccins infantiles, occasionnant des retards dans le calendrier vaccinal de certains tout-petits. « Après la naissance de ma fille, poursuit Hélène, j’ai voulu la faire vacciner contre la tuberculose, mais impossible de me procurer le BCG. La PMI, mon généraliste et mon pharmacien me l’ont confirmé : rupture de stock totale sur l’Ile-de-France. Et ça fait des mois que ça dure, s’énerve la jeune maman. C’est d’autant plus angoissant que dans mon cercle, deux personnes ont contracté la tuberculose ».

« On ne peut plus bosser »

Du côté des pharmaciens, l’heure est à la colère face à ces ruptures de stock quotidiennes. « Vous voyez ces quatre pages : ce sont mes commandes de médicaments du jour, explique un autre pharmacien parisien. Les médicaments des trois dernières pages sont en rupture de stock, impossible pour moi de m’approvisionner. On ne peut plus travailler », s’agace-t-il. Si les difficultés d’approvisionnement pour un médicament peuvent durer seulement quelques jours, « parfois, ça peut durer deux, trois, six mois, voire un an », indique le pharmacien. Sur ses commandes du jour, pas moins d’une centaine de médicaments sont en rupture. « Autant pour certains médicaments, les tensions d’approvisionnement peuvent parfois se comprendre, mais prenez par exemple l’Aspirine Protect, presque toutes les personnes âgées se voient prescrire cet anticoagulant ; et bien il est en rupture depuis plusieurs mois, donc les médecins prescrivent des médicaments alternatifs pas aussi efficaces mais à 80 euros la boîte ! Ce n’est pas normal ! » Une pénurie qui affecte Marie-Claire : « Impossible de trouver de l’Aspirine Protect en pharmacie depuis des mois ! Idem pour le médicament prescrit en remplacement, il est introuvable lui aussi ! J’en suis réduite à me faire prescrire de l’Aspégic pour enfants, mais ce n’est pas le même médicament ».

« Quand des clients réguliers ont des traitements soumis à des pénuries, on essaie d’anticiper et de les commander bien en amont pour éviter qu’ils ne subissent une rupture, mais cela représente une avance de trésorerie difficile à faire pour les médicaments les plus onéreux, raconte un autre confrère pharmacien. Ce n’est pas évident à gérer, donc on passe notre temps à appeler nos grossistes. Mais ils rationnent les médicaments en tension qu’ils arrivent à se procurer : s’ils reçoivent dix boîtes d’un médicament en rupture, ils vont les dispatcher entre plusieurs officines. Premier arrivé, premier servi, nous on est là à pleurer pour espérer recevoir une boîte au compte-gouttes. Et c’est comme ça tous les jours ! »