Dépression et travail: «8,2 % des actifs ont vécu une dépression en 2017»

INTERVIEW Une série d'études de Santé Publique France, publiées ce mardi, montrent qu'un Français sur 10 a vécu un épisode dépressif en 2017 et révèlent les professions, genres et tranches d'âge les plus concernées...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Illustration de la dépression au travail. Une étude de Santé Publique France dévoile que 8,2% des actifs en poste ont traversé un épisode dépressif en 2017.
Illustration de la dépression au travail. Une étude de Santé Publique France dévoile que 8,2% des actifs en poste ont traversé un épisode dépressif en 2017. — Pixabay
  • La dépression-maladie, à ne pas confondre avec une baisse de moral courte, reste méconnue et pour certains sous-diagnostiquée en France. 
  • Le Baromètre santé de Santé Publique France explore ce sujet de la dépression et révèle ce mardi que les femmes sont deux fois plus concernées par cette maladie psychiatrique.
  • Une étude se concentre sur les actifs en emploi et révèle que 11,4% des femmes actives et 5,3% des hommes ont traversé une épisode dépressif en 2017 et certains métiers sont plus touchés que d'autres, du moins pour les hommes.

Le travail, c’est la santé ? Pas toujours… Selon un sondage Odoxa publié en juin, plus de la moitié des Français estime que le travail est une cause majeure de dépression. Si les études de Santé Publique France ne répondent pas précisément à cette question du lien entre travail et dépression, elles mettent en lumière des renseignements précieux sur ces Français touchés par des épisodes dépressifs, leur âge, métier, genre… Autant d’informations qui pourraient aider à imaginer une prévention plus efficace et plus ciblée. L’une de ces études se penche notamment sur les Français actifs en emploi qui ont vécu une dépression en 2017. Pour décrypter ces chiffres et pourcentages, 20 Minutes a interrogé Imane Khireddine-Medouni, épidémiologiste à Santé Publique France et co-auteure de cette étude du Baromètre santé concentrée sur les actifs.

Comment différencier un petit coup de mou et un patient qui fait une dépression-maladie ?

La dépression répond à une définition claire qui, comme pour toutes les maladies psychiatriques, est précisée par le DSM 5 (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders). Pour repérer ce qu’on appelle à épisode dépressif caractérisé (EDC), il faut repérer plusieurs symptômes, tristesse ou perte d’intérêt, à laquelle on associe au moins trois symptômes secondaires : épuisement, manque d’énergie, prise ou perte d’au moins 5 kg, difficultés pour dormir, pour se concentrer, perte de confiance en soi et pensée de mort. Mais surtout, ces symptômes doivent être présents de façon continue pendant au moins 15 jours.

Ces études renseignent à la fois sur le pourcentage de Français qui ont en 2017 traversé un épisode dépressif, mais également son évolution puisque la même étude avait été menée en 2005 et en 2010…

En 2017, une personne sur 10 environ a connu un épisode dépressif dans les douze derniers mois. Quant à l’évolution, on note une période de stabilité de 2005 à 2010 et une augmentation de près de 2 points entre 2010 et 2017, qui concerne davantage les femmes, les personnes sans activité professionnelle et les faibles niveaux de revenus.

Est-ce que ces résultats doivent alerter sur cette maladie peu connue et pour certains sous-diagnostiquée ?

Bien sûr. Au regard de la forte prévalence (1 personne sur 10) et des impacts sociaux, économiques et sanitaires importants de la dépression (notamment en termes de conduites suicidaires, d’arrêts de travail, et de retentissements sur l’entourage), ces données doivent interpeller les pouvoirs publics.

Justement, vous vous êtes concentrée dans une étude sur la population active en emploi et les différences entre professions, que faut-il en retenir ?

Environ 8,2 % des actifs en emploi ont vécu une dépression en 2017. Les femmes sont deux fois plus touchées que les hommes, avec un taux de 11,4 % pour les unes contre 5,3 % pour les autres. Chez les hommes, il y a des différences selon les secteurs d’activité, contrairement aux femmes. Les secteurs de l’hébergement, la restauration, les activités financières et assurance et enfin les arts et spectacles sont les plus concernés.

En cas de burn-out ou bore-out, l'individu n'arrive souvent plus à faire son travail.
En cas de burn-out ou bore-out, l'individu n'arrive souvent plus à faire son travail. - Closon / Isopix / Sipa

On peut d’ailleurs s’étonner de voir par exemple que les agriculteurs sont les moins concernés par les dépressions…

Une donnée à nuancer pour plusieurs raisons. Dans les données du baromètre, le nombre d’agriculteurs est peu élevé, il s’avère donc difficile de tirer des conclusions. D’autres sources de données, notamment une cohorte spécifique sur les travailleurs du monde agricole nommée Coset-MSA en cours, donneront à l’avenir des informations beaucoup plus précises. Mais ce qu’on peut supposer, c’est que les agriculteurs sont très concernés par une surmortalité par suicide, mais ont moins tendance à déclarer des problèmes de santé mentale.

Autre nuance à apporter, cette étude ne dit pas si cette dépression est liée au travail…

Tout à fait. C’est très important : l’étude se base sur la description de la dépression des personnes en emploi, mais ça ne veut pas dire qu’elle est causée par le travail. Il pourrait y avoir une part expliquée par les conditions de travail, mais aussi d’autres hypothèses. On peut notamment imaginer un biais concernant le recrutement initial de personnes vulnérables, qui risquent davantage de faire un épisode dépressif.

Pour les femmes, la prévalence est équivalente quel que soit l’âge, le secteur d’activité ou la catégorie socioprofessionnelle. Ce qui n’est pas le cas pour les hommes. Comment expliquer cette différence ?

Rappelons d’abord que cette étude se base sur du déclaratif, donc cette différence pourrait s’expliquer par le fait que les hommes seraient moins enclins à rapporter un problème de santé mentale que les femmes. Pour expliquer l’absence de différence selon la catégorie socioprofessionnelle, c’est quelque chose qu’on constate dans énormément de rapports : le travail joue un rôle social différent selon les genres. Par exemple, les hommes sont davantage affectés par le chômage ou une baisse de revenu. Mais ce sont des pistes d’explications à approfondir.

On a parfois du mal à s’y retrouver : selon un sondage de juin 2018, le travail est une cause majeure de dépression pour 58 % des Français, mais au contraire, certains défendent l’idée que travailler protège de ce risque, est-ce que votre étude donne des éléments de réponse sur cette question ?

Ce n’est pas exactement le rôle de ce rapport. On constate des associations entre l’exposition à certains facteurs professionnels délétères et le fait d’avoir fait une dépression-maladie, mais on ne peut pas parler de causalité. Par exemple, une personne peut avoir déclaré qu’elle avait peur de perdre son emploi, mais on ne sait pas si c’est cette peur qui a provoqué la dépression ou si c’est la dépression qui amplifie cette angoisse. Normalement, le travail devrait être un facteur de protection. Par contre, il y a des facteurs professionnels délétères qui peuvent altérer la santé mentale : la forte demande psychologique, la violence sur le lieu de travail, le manque de latitude décisionnelle, l’isolement social au travail…

Ces pourcentages et profils types peuvent-ils aider à améliorer la prévention ?

Oui. Le milieu du travail, c’est un environnement favorable pour développer des actions de prévention de la santé. Or, ces études donnent des renseignements sur les secteurs d’activité et tranches d’âge les plus touchés par la dépression. Autant d’informations qui pourraient orienter des actions de prévention ciblées sur les populations les plus à risque. Sur cette question de l’âge, la prévalence augmente chez les hommes entre 25 à 45 ans. Pourquoi ? On peut penser qu’après 45 ans les personnes les plus fragilisées, celles qui ont fait plusieurs épisodes dépressifs, sont exclues du monde du travail. Ne restent actives que les personnes en meilleure santé.

* Au total, 14.520 personnes actives occupées, dont 51 % d’hommes, âgées de 18 à 75 ans, résidant en France métropolitaine, ont été interviewées par l’institut de sondage Ipsos Observer entre le 5 janvier et le 18  juillet 2017.

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