Déni de grossesse: Quand le corps et l'esprit rendent la maternité invisible

FEMME Un documentaire diffusé ce mardi sur France 5 aborde le sujet délicat du déni de grossesse…

Anissa Boumediene
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En cas de déni de grossesse, aucun signe physique de grossesse n'est visible chez la future mère.
En cas de déni de grossesse, aucun signe physique de grossesse n'est visible chez la future mère. — Stewart Cohen Pi/SUPERSTOCK/SIPA
  • Chaque année, 3.000 femmes vivent un déni de grossesse.
  • Un sujet tabou abordé dans le documentaire Déni de grossesse : à mon corps défendant, diffusé ce mardi sur France 5.
  • A ce jour, le déni de grossesse reste un phénomène mystérieux pour le corps médical.

Une vie qui grandit en soi. Discrète et invisible. Un corps qui ne change pas, un ventre qui reste plat, et un esprit persuadé que ce qui est pourtant la réalité ne peut pas être possible. Chaque jour en France, un bébé naît toutes les six heures d’un déni de grossesse. Un phénomène mystérieux que la science ne parvient toujours pas vraiment à expliquer et qui touche 3.000 femmes chaque année. Un sujet encore tabou aujourd’hui, lié à l’intimité du corps féminin, qu’aborde avec pudeur le documentaire Déni de grossesse : à mon corps défendant*, diffusé ce mardi sur France 5.

Une « non-grossesse » pour une maternité quasi-impossible

Sa grossesse, Lise l’a découverte le jour de son accouchement. « Toutes les 11 minutes, il y a un truc qui me fait mal au ventre, je dois avoir quelque chose, une maladie », pense alors la jeune femme, qui se raconte à l’écran. Arrivée aux urgences, on lui « diagnostique » la naissance imminente d’un bébé, le sien, celui-là même qu’elle ignorait avoir porté dans son ventre durant les neuf mois qui venaient de s’écouler. Une annonce qui laisse alors la jeune femme en état de sidération. « Je n’ai pas fait un déni de grossesse : je n’ai pas eu de grossesse », estime-t-elle.

Mais comment peut-on être enceinte et ne pas s’en rendre compte ? « C’est quelque chose que les gens ont beaucoup de mal à concevoir : ces femmes sont quelque peu maltraitées. On les traite de folle, de menteuse, on ne les croit pas », relève Marion Vaqué-Marti, réalisatrice du documentaire, partie à la rencontre de ces mères qui ont vécu une grossesse ignorée. Selon les médecins, les femmes qui n’ont pas conscience d’être enceintes durant les trois premiers mois de la grossesse sont dans le déni. « On fait comme si la réalité n’existait pas, explique Sophie Marinopoulos, psychologue clinicienne et psychanalyste à l’Hôpital Mère-Enfants du CHU de Nantes et auteure de Elles accouchent et ne sont pas enceintes: Le déni de grossesse (éd. Les liens qui libèrent). Dans leur tête, ces femmes ne sont pas enceintes. Elles se défendent d’une réalité insupportable et pour elles, le déni est un mécanisme inconscient de défense, un moyen de se protéger ».

Par un mécanisme, que la science n’explique toujours pas à ce jour, le corps obéit à la force de l’inconscient de la mère en déni. Règles durant la grossesse, absence de nausées, ventre qui ne s’arrondit pas : la grossesse passe inaperçue aux yeux de la principale intéressée et de son entourage. Cette expérience « la met en dehors de leur corps : une part d’elle-même se déconnecte d’une autre, analyse Marion Vaqué-Marti. Il y a en elle cette conscience que personne autour d’elle ne s’attend à ce qu’elle devienne mère. Elle-même ne s’y attend pas. Ce n’est pas le bon moment pour ces femmes, leur situation ne le leur permet pas, elles n’ont pas de partenaire, pas de moyens. Et là l’inconscient prend le relais avec une force incroyable, puisqu’il agit sur le corps en le privant de toute marque de grossesse. Pour elles, la maternité est presque quelque chose d’interdit ».

Une solitude extrême

Rupture amoureuse, solitude et précarité sont autant de pistes pouvant expliquer le déni de grossesse. Quand elle est tombée enceinte, Alizée n’avait que 17 ans et vivait seule, dans un foyer. Certainement pas le moment idéal pour mener sereinement une grossesse, s’est dit plus tard celle qui n’était qu’une adolescente au moment des faits. Mais « ce phénomène touche des femmes de tous âges et de tous milieux », indique Marion Vaqué-Marti. Mais à chaque fois, un fil commun a tissé leur histoire. « Ce qui m’a marquée chez toutes ces femmes, leur point commun, c’est l’extrême solitude qu’elles ressentaient au moment de leur déni de grossesse. Or, la maternité est un moment où on a besoin d’être soutenue, les sentiments sont exacerbés, on est décalé du reste de la société : on ne peut pas vivre ça seule ».

Des femmes « qui ont aussi en commun d’avoir dans leur parcours des éléments de traumatisme, des choses douloureuses non résolues, faute d’avoir bénéficié d’un cadre pour en parler au bon moment et avec la bonne personne », ajoute la réalisatrice. La perte d’un proche parent, une rupture familiale ou une précarité sociale ou affective. « Ces femmes témoignent de leur détresse, d’un état traumatique », précise Sophie Marinopoulos, qui a accompagné psychologiquement des femmes ayant vécu un déni de grossesse. « J’en ai rencontré pour la première fois quand je travaillais dans un centre d’IVG, se souvient la psychologue. Elles venaient de découvrir leur grossesse et pensaient n’être enceintes que de quelques semaines. Il fallait alors leur annoncer que leur grossesse était déjà bien avancée, leur faire prendre conscience que cette grossesse était la leur ». Pour que la grossesse devienne une réalité, « il faut que les médecins et l’entourage accompagnent ces femmes, confirme Marion Vaqué-Marti. C’est l’analogie de l’annonciation de la Bible, quand l’archange Gabriel annonce à Marie sa maternité : c’est l’intervention de "l’autre" qui fait prendre conscience à celle qui est dans le déni qu’elle devient maman, qui lui donne socialement le rôle de mère. Normalement, c’est un cheminement de plusieurs mois mais pour ces femmes, ce travail se fait en accéléré ».

« Un acte manqué »

Ce n’est que le soir après son accouchement que Lise a vraiment compris qu’elle était devenue une mère, quand sa sœur, venue lui rendre visite à la maternité, lui a dit « tu es maman ». Quelques mois plus tôt, Lise avait bien eu quelques maux de ventre pour lesquels elle avait consulté plusieurs fois son médecin. Pas d’examens ou de tests prescrits, il l’avait rassurée en mettant tout cela sur le compte du déménagement et du stress que la trentenaire vivait à ce moment-là. Outre le déni de la mère, « il y a celui de son entourage mais aussi le déni des professionnels [de santé], qui rencontrent ces mères pendant leur grossesse et qui, sans doute contaminés de manière inconsciente [par le déni de grossesse de la patiente qu’ils ont en face d’eux], ne pensent pas à faire des examens complémentaires qui s’imposeraient », déplore dans le documentaire, Benoît Quirot, pédopsychiatre. C’est un phénomène « qui met en difficulté le corps médical puisque dans ce cas, il n’a rien à faire ou presque, alors qu’en France, le suivi d’une grossesse est normalement très médicalisé, observe Marion Vaqué-Marti. Là, on est davantage dans le psychanalytique ».

Pour certaines, « il y a un côté acte manqué dans le déni de grossesse, un moyen de réaliser cette maternité perçue comme inaccessible et finalement devenir mère », réfléchit la réalisatrice. « C’était peut-être la meilleure façon pour moi de devenir maman », pense Lise, qui concède toutefois que « le déni de grossesse n’est pas une chose à vivre ». Dans l’immense majorité des cas, les femmes qui ont vécu un déni de grossesse deviennent, après un temps d’adaptation, des mères comme les autres élevant des enfants comme les autres. « Elles rentrent pleinement dans leur rôle de maman, le déni n’a concerné que la grossesse, pas la maternité », souligne la réalisatrice.

Un « sentiment de mort »

Mais dans de très rares cas, l’issue d’un déni de grossesse peut être dramatique, et aboutir au néonaticide, quand la mère qui s’ignorait tue son nouveau-né dans les heures qui suivent sa naissance. C’est ce qu’a vécu Laetitia, une jeune femme qui témoigne dans le documentaire. Lorsqu’elle accouche seule dans sa salle de bains sans même savoir qu’elle est enceinte, Laetitia ne pense pas donner naissance à un bébé. « Je me voyais mourir, j’avais mal et il y avait tout ce sang », raconte celle qui, quelques instants après avoir cru perdre une partie d’elle-même, met fin à la courte existence de ce bébé qui venait de naître. Et conserve sa dépouille dans le congélateur.

« Il faut comprendre que dans leur esprit, ces femmes ne sont pas enceintes, il y a une absence totale de prise de conscience de la grossesse, expose la psychologue Sophie Marinopoulos, qui témoigne parfois en tant qu’experte de ce phénomène devant la justice. Une notion reconnue dans la profession, mais pas dans les tribunaux. Chez les mères néonaticides, il y a un sentiment de mort au moment de l’accouchement, elles ressentent des douleurs si intenses qu’elles ont l’impression de se disloquer, qu’elles vont mourir », confirme-t-elle. Pourtant, « elle n’aurait très certainement jamais basculé dans le tragique si elle n’avait pas été aussi seule, si quelqu’un, un proche, même un inconnu dans la rue, s’était trouvé à ses côtés au moment où elle accouchait », imagine Marion Vaqué-Marti, réalisatrice du documentaire.

Mais comment éviter que de tels drames se produisent ? Pour Sophie Marinopoulos, « c’est toute une politique de santé publique qu’il faudrait mettre en œuvre pour améliorer la prise en charge des femmes vivant un déni de grossesse. Souvent, une femme qui a vécu un déni de grossesse et qui était déjà maman avant, a déclaré tardivement ses grossesses précédentes, révèle la psychologue. Une attention particulière est donc à apporter aux femmes faisant des déclarations tardives de grossesse. Ces indices sanitaires sont le signe d’une montée en puissance du déni ».

* Documentaire Déni de grossesse : à mon corps défendant, diffusé mardi 9 octobre à 20h50 dans l’émission Le monde en face sur France 5.