Les cinq pistes du Sénat pour lutter contre les pénuries de médicaments et de vaccins

MEDICAMENT Un rapport sénatorial dévoilé ce mardi pointe le problème méconnu et dramatique des pénuries à répétition de médicaments et vaccins…

Oihana Gabriel

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Illustration du médicament LEVOTHYROX, prescrit à plus de 3 millions de patients ayant des problèmes de thyroïde.
Illustration du médicament LEVOTHYROX, prescrit à plus de 3 millions de patients ayant des problèmes de thyroïde. — SIPA
  • Une mission d'information sur les pénuries de médicaments et de vaccins a été lancée en juillet 2018 et pilotée par le sénateur Jean-Pierre Decool. 
  • Les sénateurs rendaient ce mardi leur rapport qui liste trente propositions pour éviter que ces pénuries, de plus en plus courantes, ne posent un réel problème de santé publique. 
  • Améliorer l'information, sanctionner les laboratoires, proposer la production nationale de médicaments utiles qui ne sont plus sur le marché... «20 Minutes» a sélectionné cinq grandes pistes. 

Un vaccin contre le BCG recommandé mais difficile à trouver depuis deux ans, le valsartan, médicament prescrit à 1,5 million de Français qui risque de manquer dans les pharmacies, tout comme un traitement phare de la maladie de Parkinson indisponible depuis août et jusqu’en mars 2019… Chaque semaine, l’actualité présente une nouvelle alerte sur un traitement difficile à trouver. « Je sous-estimais l’urgence et l’ampleur de ces pénuries de médicaments et vaccins », a introduit Yves Daudigny, sénateur socialiste et président de la commission qui présentait ce mardi un rapport sur ces les tensions de plus en plus fréquentes sur l’approvisionnement de médicaments.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes : depuis une dizaine d’années, des pénuries touchent de plus en plus de médicaments. En 2012, les ruptures de stock ont touché 173 médicaments différents, en 2017, c’était 530… Et l’on parle ici uniquement de médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, soit des anticancéreux, antibiotiques, vaccins, anesthésiants… En clair, les pharmacies sont incapables de vendre des traitements parfois vitaux pendant en moyenne quatorze semaines. « Nos patients sont ainsi exposés à des pertes de chance, qui peuvent aller jusqu’au décès, regrette Yves Daubigny. Nous demandons que cette problématique des pénuries, aux raisons complexes et aux conséquences lourdes, soit intégrée au plan santé, présenté par le président mi-septembre. »

20 Minutes se penche sur cinq propositions chocs de ce rapport, qui pourraient faire l’objet de futurs amendements du Sénat.

Assurer l’indépendance de la France

La mondialisation touche le juteux marché des médicaments… Créant ainsi une interdépendance qui peut poser problème. Aujourd’hui, 40 % de nos médicaments finis et 80 % des principes actifs viennent de pays étrangers, notamment d’Asie. Un défaut de qualité, comme cela a été le cas pour la valsartan dernièrement, une catastrophe naturelle, une demande trop forte par rapport à l’offre en cas d’épidémie ou de mauvaises anticipations, voire de quotas imposés par les firmes, peuvent donc handicaper toute la chaîne de production.

Le rapport sénatorial propose donc de récréer les conditions de création d’une industrie pharmaceutique en France, en mettant en place des exonérations fiscales pour les entreprises qui investissent dans des usines de fabrications nationales. Mais également de financer un programme public de production de quelques médicaments essentiels et dont la commercialisation a été arrêtée, qui serait confiée à la pharmacie centrale des armées.

Une proposition, les sénateurs et sénatrices à l’origine du rapport ne s’en cachent pas, qui nécessitera un investissement colossal. « Nous en avons conscience et le Sénat n’est pas coutumier des appels à la dépense publique », rappelle le rapporteur, Jean-Pierre Decool.

Remettre l’éthique au cœur de l’industrie

Parmi les diverses causes qui peuvent expliquer ces ruptures de stocks, les sénateurs n’ont pas fait l’impasse sur la responsabilité des laboratoires pharmaceutiques. « Ce n’est pas un rapport pro ou anti labo, nuance le président. Les entreprises pharmaceutiques évoluent dans un système capitaliste, mais produire des médicaments, ce n’est pas produire de la vaisselle ou des bicyclettes ! » Et Jean-Pierre Decool d’aller plus loin : « les contraintes financières ont pris le pas sur l’éthique dans l’industrie pharmaceutique ».

« Ce n’est pas vraiment une industrie en péril… et d’autre part, elle reçoit en France d’importants moyens publics via les remboursements de Sécurité sociale », renchérit Laurence Cohen, sénatrice communiste. Le rapport suggère de rendre public sur le site de l’ANSM l’historique des ruptures de stock des médicaments et les sanctions en cas de lacunes dans les plans de ces entreprises pour y remédier. Des pistes qui ne vont certainement pas ravir les firmes... Contacté, le Leem, syndicat du milieu pharmaceutique, n'était pas en mesure de nous répondre ce mardi. 

Améliorer l’information sur les risques de pénurie

Toujours dans un effort de transparence et pour contrer la défiance de plus en plus importante du public envers les laboratoires, les sénateurs préconisent de mettre en place une plateforme d’information pour faire remonter de façon systématique toute pénurie et risque de rupture. Mais aussi la date à laquelle le médicament devrait revenir sur le marché français. « Une plateforme sur le modèle du "DP-Ruptures" qui existe déjà pour les pharmaciens, mais qui renseignera tous les professionnels de santé et le grand public », reprend le rapporteur.

Repenser le prix de certains médicaments

Si les spécialistes alertent souvent sur les prix exorbitants des traitements innovants, les sénateurs ont, cette fois, reconnu qu’il existe à l’inverse un problème de prix trop bas. « Pour certains médicaments anciens et qui présentent un intérêt thérapeutique important, on peut envisager de revoir le prix à la hausse pour éviter la rupture de stock, souligne Jean-Pierre Decool. En France, les médicaments sont vendus moins cher qu’ailleurs. » S’appuyant sur l’exemple d’un anticancéreux vendu 5 euros en France… et 40 dollars aux Etats-Unis.

« Notre stratégie industrielle doit être pensée à l’échelle européenne, poursuit Fabienne Keller, sénatrice qui a participé au rapport. Tous ensemble, nous sommes un marché plus important pour les firmes. Et le Brexit risque de poser de graves problèmes d’approvisionnement : nous importons une centaine de médicaments du Royaume-Uni… »

Donner plus de droits aux pharmaciens

Proposition à la fois peu coûteuse, mais qui mériterait un dialogue constructif entre médecins et pharmaciens (ça tombe bien, le président compte sur une solidarité entre professionnels de santé pour réformer notre stratégie de santé) : les pharmaciens pourraient à l’avenir proposer un médicament de substitution en cas de pénurie. « Aujourd’hui, le pharmacien doit appeler un médecin, qui n’est pas toujours joignable, justifie Jean-Pierre Decool. Ou envoyer le patient vers une autre pharmacie. » L’autre suggestion, pour faciliter cet accès, c’est que les pharmacies puissent se revendre des stocks entre elles, pour éviter aux patients d’avaler des kilomètres pour obtenir son anticancéreux.