La France se penche sur la possibilité de légaliser le cannabis thérapeutique

CANNABIS L'Agence du médicament a missionné un groupe d'experts pour se pencher pendant un an sur la possibilité de légaliser le cannabis médical...

Oihana Gabriel

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Illustration de la plante cannabis, que l'on pourrait prendre sous forme d'infusion, de gâteau, de vaporisation, si le cannabis thérapeutique est autorisé en France.
Illustration de la plante cannabis, que l'on pourrait prendre sous forme d'infusion, de gâteau, de vaporisation, si le cannabis thérapeutique est autorisé en France. — Pixabay
  • La ministre de la Santé n'exclut pas d'autoriser le cannabis thérapeutique en France.
  • Pendant un an, un groupe de spécialistes, médecins comme patients vont étudier la littérature scientifique et les conditions dans lesquelles cette autorisation pourrait se faire.
  • A quoi peut servir ce cannabis thérapeutique, à différencier du cannabis récréatif? Sous quelle forme le prendre? «20 Minutes» tente de faire le tour de cet sujet polémique.

Pourra-t-on bientôt préparer une tisane au cannabis pour soulager les rhumatismes de mamie ? « Il faut sortir du fantasme cannabis », défriche Amine Benyamina, addictologue à l’hôpital Paul Brousse. Elle applaudit des deux mains le changement de ton récent sur la question de légaliser en France le cannabis thérapeutique. En effet, l’Agence du médicament a lancé mi septembre un comité scientifique spécialisé temporaire (CSST), qui doit se pencher sur la faisabilité de la mise à disposition du cannabis thérapeutique en France. Un premier pas vers une légalisation du cannabis thérapeutique, que n’exclut pas notre ministre de la Santé ?

Une brèche ouverte

Ce CSST va remplir deux missions : « évaluer l’intérêt thérapeutique du cannabis dans certaines pathologies et, en fonction de ces données scientifiques, préciser les critères d’obtention de ce cannabis thérapeutique », précise Nathalie Richard, spécialiste des stupéfiants de l’ANSM. Pour ce faire, ces experts devront étudier toute la littérature scientifique sur la question, réaliser un état des lieux de son utilisation dans les pays où il est autorisé. Et enfin organiser des auditions publiques de médecins, mais aussi de patients. On devrait donc connaître un avis de ce groupe d’experts d’ici un an.

« Les mentalités semblent avoir changé, se félicite Didier Bouhassira, du Centre d’évaluation et de traitement de la douleur de l’hôpital Ambroise-Paré. On a déjà eu des discussions il y a quelques années qui n’avaient pas débouché. Mais cette fois, la concertation et la volonté semblent plus sérieuses. » Pour preuve :  deux députés creusois, favorables à la légalisation du cannabis médical, étaient reçus mercredi dernier par Matignon pour défendre leur souhait : expérimenter une filière de production en Creuse. Car le potentiel économique n’a pas échappé à Jean-Baptiste Moreau, député creusois.

Egalement impatient, William Lowenstein, addictologue et président de SOS Addictions, prévient que ce passage par la littérature scientifique doit se faire, mais rapidement : « Au travail pour recevoir des conclusions commandos vite ! ».

A quoi peut servir le cannabis thérapeutique ?

Mais nombre d’études ont déjà renseigné sur l’impact du cannabis thérapeutique sur certaines pathologies. « Il ne faut ni diaboliser, ni exagérer le potentiel du cannabis, avertit William Lowenstein. Il ne soignera pas tout, mais il existe beaucoup de possibilités thérapeutiques. » En effet, ingérer ou vaporiser du cannabis pourrait soulager les douleurs extrêmes dans la sclérose en plaque, limiter les effets secondaires pour les chimiothérapies et diminuer les fréquences des crises dans l’épilepsie. « Mais si cette autorisation voit le jour, la très bonne nouvelle, c’est aussi que l’on pourra faire de la recherche, aujourd’hui interdite en France », s’enthousiasme Didier Bouhassira. Et voir donc quels patients sont véritablement soulagés par cette plante et dans quelle mesure.

« Pour le moment, les études ne montrent que des effets modérés, important tout de même pour certains patients, avec des douleurs sévères qui ne répondent à aucun traitement. » Attention, les spécialistes insistent : il ne s’agit pas de permettre à tous les Français de se fournir chez le dealer du coin. « Mais il faut que l’État invente une façon d’encadrer cette vente, sur prescription, en pharmacie, avec des limites de doses », reprend l’ancien président de la Société française de la douleur.

De nombreux paradoxes…

Et la France pourrait pour cela s’inspirer des (très) nombreux exemples européens… Car le cannabis thérapeutique est désormais en vente au Portugal, Italie, Roumanie, Espagne, Pologne, Royaume-Uni, l’Autriche, la Belgique, la Finlande, les Pays-Bas, l’Irlande, la Suisse, l’Allemagne… Ce qui fait dire à certains, dont notre ministre de la santé (!) que la France serait en retard sur ce dossier… Et comble du paradoxe, les Français restent les champions de la consommation de cannabis… malgré son interdiction.

Les médecins font donc face à des situations un poil surréalistes. « Nos patients fument illégalement du cannabis pour soulager leurs douleurs, tranche Didier Bouhassira. Mais nous n’avons pas le droit d’en parler ! Souvent les patients nous demandent de prescrire du cannabis pour l’acheter à l’étranger. En voyant que c’est légal chez nos voisins européens, ils se disent pourquoi pas nous ? »

Autre paradoxe : un médicament cannabinoïde, donc à base de cannabis a été autorisé en France en 2014… mais reste indisponible. En cause : le laboratoire et les autorités de santé n’ont jamais réussi à se mettre d’accord sur le prix. « Une manière hypocrite et camouflée pour ne pas rendre ce médicament accessible », s’agace le Dr Benyamina. L’ANSM a bien précisé que les experts vont s’intéresser au cannabis plante et non aux cannabinoïdes.

Privilégier les formes non fumées

Et cette interdiction est également discutable car elle pousse certains patients à se procurer de manière illégale du cannabis, avec aucune assurance de la qualité du produit, qu’ils fument… « Partout où le cannabis thérapeutique est autorisé, ce n’est pas la forme fumée qui est privilégiée puisque la combustion reste nocive pour la santé, insiste Nathalie Richard. D’autre part, son action est plus courte qu’avec d’autres formes. »

« Il est hors de question de faire fumer un enfant ou une personne âgée ! prévient William Lowenstein. L’État devra déterminer une forme d’absorption maniable, sécurisée et rapide. » D’où, encore une fois, le besoin d’études sur la meilleure manière de l’administrer : par le vapotage, le spray, les gélules, l’infusion, les space cakes…

Attention : il ne s'agit pas de le fumer, le cannabis.
Attention : il ne s'agit pas de le fumer, le cannabis. - Libor Sojka/AP/SIPA

Quelques craintes

Mais cette éventuelle ouverture fait craindre à certains que l’autorisation du cannabis thérapeutique soit un premier pas vers la légalisation du cannabis. Les autorités de santé comme les addictologues insistent sur la frontière claire entre ces deux façons de consommer du cannabis. Et sur le passage nécessaire par des études scientifiques. « Quand on discute avec des collègues en Israël, on a vraiment deux sons de cloche : certains estiment que cela n’a pas changé grand-chose à la consommation récréative, d’autres que le trafic a augmenté, car des patients revendaient les produits, remarque le Pr Didier Bouhassira. Ce qu’on peut tout de même constater, c’est qu’il n’y a pas en Espagne d’explosion du nombre de morts à cause du cannabis ! »

Il n’empêche. Certains rappellent que le cannabis est un produit stupéfiant qui peut provoquer une dépendance mais aussi des troubles psychiques, notamment chez les adolescents. « Le cannabis incriminé dans ces études est d’une part deux fois plus dosé en THC et il est fumé de manière très régulière, nuance le Dr Benyamina. C’est comme si vous compariez l’héroïne avec les antalgiques ! » Justement, avec la crise de opiacés, on voit des personnes âgées tomber dans une dépendance aux antidouleurs progressive et sournoise… « Certes, il faut mettre une prescription médicale, vérifier la qualité, les doses et la traçabilité du produit, reprend l’addictologue. Mais s’il y a une déviation sur du cannabis, c’est beaucoup moins grave que sur les opiacés qui n’ont jamais été restreints ! »