Opioïdes: L'antidote aux overdoses Nalscue ne sera finalement pas accessible à tous en pharmacie

INFO 20 MINUTES Alors que les décès par overdoses augmentent en France, cet antidote restera finalement disponible uniquement dans les centres pour usagers de drogue...

Oihana Gabriel

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Des médicaments  issus de l'industrie pharmaceutique britannique (image d'illustration).
Des médicaments issus de l'industrie pharmaceutique britannique (image d'illustration). — FRANCK FIFE / AFP
  • En janvier 2018, l’agence du médicament a délivré une autorisation de mise sur le marché en janvier 2018 du Nalscue, un spray nasal à base de naloxone, une molécule qui permet de sauver des personnes qui font une overdose.
  • Des discussions entre le laboratoire et les autorités de santé pour rendre son accès possible dans les pharmacies de ville se sont terminées mardi dernier sans accord.
  • Cet antidote est pourtant un outil de prévention fondamental, facile à utiliser et efficace, surtout face à l’augmentation des overdoses et de la dépendance aux antidouleurs.

On pourrait croire à de la science-fiction, mais l’information est tout à fait sérieuse. On peut aujourd’hui sauver une personne en pleine overdose grâce à un simple spray nasal. Et cet antidote, nommé Nalscue, est disponible en France. Problème, rares sont les personnes qui connaissent son existence… et le moyen de se le procurer. Alors que l’agence du médicament a délivré une autorisation de mise sur le marché en janvier 2018, d’âpres discussions se sont déroulées ces derniers jours entre le laboratoire britannique Indivior, qui commercialise ce spray nasal en France, et les autorités de santé. Résultat des courses ? Contrairement aux attentes de beaucoup d’addictologues, Nalscue ne sera finalement pas disponible dans les pharmacies de ville, a appris 20 Minutes en exclusivité.

En revanche, certaines collectivités (les centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie et les Caarud (centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues)) continueront à les distribuer gratuitement. Et la bonne nouvelle, c’est que ces centres spécialisés dans les drogues pourront se les procurer beaucoup moins cher : plusieurs nouveaux lots seront vendus à 35 euros contre 100 euros auparavant. 

« Cela peut sauver des vies ! »

« Aujourd’hui, beaucoup de Caarud n’ont pas les moyens d’acheter assez de Nalscue », regrette Clémence*, qui connaît bien l’efficacité de ce remède. Elle en a fait l’expérience aussi éprouvante qu’impressionnante. « Lors d’une soirée, un ami a fait une overdose, raconte cette femme de 37 ans qui vit à la rue. J’ai pulvérisé ce spray dans chaque narine et il a commencé à reprendre ses esprits. Un ami avait appelé les pompiers qui dès leur arrivée nous ont dit : "Heureusement que vous avez utilisé le Naslcue". Cela peut sauver des vies ! C’est pourquoi il faut absolument qu’il soit accessible et qu’un grand nombre de personnes soient formées pour s’en servir. »

Un antidote révolutionnaire

De quoi est composé ce remède miracle? De naloxone, une molécule qui a fait ses preuves pour lutter contre les overdoses depuis quarante ans. Cet antidote agit comme « un antagoniste aux opiacés qui permet de débloquer des récepteurs qui sont en trop grand nombre dans le cerveau et cela arrête l’overdose », résume le docteur Mario Blaise, psychiatre à l’ hôpital Marmottan. Une molécule en général injectée par intraveineuse. Ce qui est assez révolutionnaire, c’est de pouvoir glisser dans son sac ce spray nasal simple à utiliser. Plus besoin de seringue, avec une pression dans les narines, une deuxième s’il ne se passe rien, le patient tombé dans le coma se réveille. « C’est très spectaculaire !, argumente Nathalie Richard, spécialiste des stupéfiants à l’ANSM. Les policiers ont l’impression de réanimer des personnes décédées… »

« Une avancée décisive dans la prévention »

Une véritable révolution dans la crise des opioïdes. Dès 2014, l’OMS promouvait ce « take home naloxone » en recommandant aux pays d’améliorer l’accès à la moléculepour les personnes susceptibles d’assister à un problème d’overdose dans leur entourage : amis, membres de la famille, partenaires de consommateurs de drogues et travailleurs sociaux. Même enthousiasme du côté de l’ANSM, qui dès janvier avait rendu la prescription non obligatoire pour cet antidote.

D’autant que « si on administre le produit alors que le patient ne fait pas d’overdose, il n’y a aucune conséquence négative, assure Nathalie Richard, spécialiste des stupéfiants à l’ANSM. On peut arguer que si les usagers de drogue ont un antidote, ils vont prendre plus de risques or c’est exactement le contraire qui se passe, on constate qu’ils diminuent les doses ! »

Mais c’est surtout du temps gagné… et donc des chances de survie. « Ce traitement représente une avancée décisive dans la prévention des décès aux opioïdes, de plus en plus utilisés dans notre pays, renchérit Jean-Michel Delile, psychiatre et président de la Fédération Addiction. Le temps que les secours arrivent, l’issue est souvent fatale. Et un coma peut entraîner des séquelles cérébrales durables ou définitives. »

La question du prix

Les addictologues attendaient de pied ferme un élargissement à tous de cet accès, l’ANSM semblait convaincue… Et pourtant, les autorités de santé et le laboratoire n’ont pas réussi à trouver un accord sur le prix, nous a révélé en exclusivité Sophie Katz, directrice des Affaires publiques d’Indivior. « Mais nous mettons sur le marché un nouveau lot de kits, périmé en décembre 2020 à 35 euros. L’urgence c’est que Nalscue reste accessible dans les collectivités. Et en France, il existe un maillage important avec plus de 600 structures destinées aux usagers de drogues où ils pourront se procurer gratuitement ce kit. J’entends la demande des acteurs de terrain. On a été dès le départ proactifs : on a distribué 9.000 kits et financé des formations. En baissant le prix à 35 euros, on a été au maximum de ce qu’on pouvait faire. »

C’est donc sur le prix que ces négociations ont achoppé. « On est habitué dans le contexte actuel des difficultés financières à des discussions ardues avec les industriels, reconnaît le président de la Fédération Addiction. Mais Nalscue ne représente pas des coûts faramineux par rapport à d’autres médicaments. J’ai bon espoir que la raison finisse par l’emporter pour trouver un juste prix. Le plus vite possible ! »

Et le spécialiste émet une hypothèse qui pourrait expliquer ce semi-échec des négociations. « D’autres sprays à la naloxone vont arriver sur le marché français, comme le  Nyxoïd , et une demande de mise sur le marché a été déposée au niveau européen pour Narcan. Peut-être que les autorités de santé françaises attendent une mise en concurrence des laboratoires, ce qui s’est passé pour les antirétroviraux par exemple. »

Le spray nasal Narcan a la même action que nalscue: il permet de sauver des personnes qui font une overdose.
Le spray nasal Narcan a la même action que nalscue: il permet de sauver des personnes qui font une overdose. - Mark Lennihan/AP/SIPA

Crise des opioïdes

Un entre-deux qui reste une « déception », pour Jean-Michel Delile. « Il nous semblait indispensable d’élargir aux pharmacies d’officine à cause de l’augmentation des décès par overdose pour des personnes devenues dépendantes aux opioïdes à leur insu. Ceux qui sont mis de côté, ce sont les patients non toxicomanes… » « Il faudrait que Nalscue soit mis à la disposition de tous, dans les hôpitaux, les technivals, mais aussi dans les pharmacies individuelles », reprend Hélène Delaquaize, médiatrice santé au CSAPA de Marmottan. « L’idéal ça serait comme en Europe du nord que, comme le défibrillateur, il soit distribué partout », propose le psychiatre Mario Blaise.

D’autant que les patients devenus dépendants aux antidouleurs passent souvent en dessous des radars des actions de prévention : « Actuellement on se rend compte qu’il y a une augmentation des hospitalisations et des décès dus aux opioïdes, dans la population générale, souvent des femmes, la soixantaine », rappelle le Pr Delile. D’où un enjeu particulièrement fort d’informer les généralistes, les premiers à pouvoir détecter les patients à risque, mais aussi le grand public sur l’existence de ce spray nasal. La Mildeca , mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives, sous l’égide du Premier ministre, serait justement en train de préparer un plan pour lutter contre la dépendance aux opioïdes.

* Le prénom a été changé