Financement des EHPAD: «Il faut arrêter de mettre des pansements sur une jambe de bois»

DEPENDANCE Le gouvernement a présenté ce mardi le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) 2019…

Anissa Boumediene

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Le PLFSS prévoit une rallonge de 360 millions d'euros pour les EHPAD d'ici à 2021, mais les chiffres sont encore jugés trop faibles face à un secteur en proie à une crise profonde.
Le PLFSS prévoit une rallonge de 360 millions d'euros pour les EHPAD d'ici à 2021, mais les chiffres sont encore jugés trop faibles face à un secteur en proie à une crise profonde. — ISOPIX/SIPA
  • Les ministres de la Santé et de l’Action et des Comptes publics, Agnès Buzyn et Gérald Darmanin, ont présenté ce mardi le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) 2019.
  • Un texte qui prévoit notamment d’allouer des fonds supplémentaires au financement des EHPAD.
  • Mais les mesures annoncées ne permettront pas de résoudre la situation de crise profonde à laquelle est confronté le secteur de l’aide aux personnes âgées dépendantes.

« Protéger les plus vulnérables ». Tel est l’un des axes pieux du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) 2019, présenté ce mardi par les ministres de la Santé et de l’Action et des Comptes publics, Agnès Buzyn et Gérald Darmanin. Un texte qui prévoit une rallonge financière pour le secteur de la dépendance des personnes âgées. Les EHPAD (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes dédié à l’accueil des personnes en perte d’autonomie) « bénéficieront à ce titre de 360 millions d’euros supplémentaires sur la période 2019-2021, dont 125 millions d’euros dès 2019 ».

Alors qu’une grève massive secouait le secteur en janvier dernier, et que les témoignages de familles de résidents et de personnels soignants dénoncent des conditions de prise en charge et de travail déplorables, ces chiffres annoncés seront-ils jugés satisfaisants ? Pas sûr.

Une prise de conscience politique

« Il y a une insuffisance de places et une insuffisance de personnel, indique Claude Le Pen, économiste de la santé. Un double problème profondément ancré puisque longtemps, on a considéré – et on considère encore — que l’EHPAD est un second niveau, une solution de deuxième intention après le maintien à domicile, expose-t-il. D’autant qu’un placement en EHPAD, c’est vite très cher, parce que ce type de structure requiert beaucoup de personnel. Or dans les faits, le sous-effectif est devenu la norme, ce qui mène aux problèmes indignes que l’on peut parfois observer avec des aînés qui sont pour ainsi dire abandonnés, faute de soignants en nombre suffisant pour prendre soin d’eux ».

Il y a quelques mois, Vanessa, infirmière en EHPAD, racontait la réalité de son métier à 20 Minutes. « Un jour, je n’ai plus pu aller au travail : trop de souffrance au quotidien, impossible d’y retourner. On est dans un système qui maltraite le personnel, qui est dans un état plus qu’avancé d’épuisement professionnel, de douleurs physique et psychique. Quand vous avez fait leur toilette à une vingtaine de résidents en une matinée, vous avez le dos et les épaules en compote, et honnêtement, on finit par être moins patients avec les résidents, les tensions entre collègues se développent, c’est décourageant », expliquait la jeune femme, « lassée de [se] battre contre des moulins à vent. Nos budgets sont sans cesse coupés, nous n’avons pas les moyens humains d’assurer les soins de base, et encore moins des animations pour tous les résidents, c’est déplorable ».

Comment en est-on arrivé là ? « Le politique a tardé à s’emparer de cette problématique, répond l’économiste. Des plans ont été annoncés successivement par chaque président de la République, avant d’être mis sous le tapis. Résultat, non seulement la situation est déjà très problématique aujourd’hui, mais elle va exploser à l’horizon 2025 avec l’avancée dans l’âge de la génération du baby-boom, dont il va falloir financer la dépendance, prévient-il. Pourtant, les chiffres annoncés dans ce PLFSS sont peu élevés, constate-t-il. C’est mieux que rien, c’est un effort pour l’heure modeste mais il va falloir l’améliorer dans le temps. On peut à tout le moins se réjouir que la question de la dépendance soit à l’agenda politique ». Un constat partagé par Romain Gizolme, directeur de l’AD-PA, l'Association des directeurs au service des personnes âgées : « C’est positif parce que l’Etat voit qu’il y a une situation extrêmement tendue dans le secteur de l’aide aux personnes âgées dépendantes ».

Mais un investissement trop faible

Parmi les rares chiffres communiqués par le ministère de la Santé sur le financement des EHPAD, il est prévu qu’une enveloppe de 18 millions d’euros soit dégagée en 2019 « pour qu’aucun établissement ne voie ses dotations diminuer ». Un chiffre faible qui permettra tout juste de sauver les meubles, selon Romain Gizolme. « Que les établissements ne perdent pas de budget, c’est la concrétisation des engagements d’Agnès Buzyn après la réforme du financement des établissements votée lors du quinquennat précédent, indique-t-il en préambule. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est qu’en pratique, 18 millions d’euros à partager entre l’ensemble des EHPAD du territoire, si cela parvient à éviter les baisses de dotations, cela signifiera simplement que l’on maintient une situation qui est déjà extrêmement tendue. Cela évitera que ce soit pire, mais en aucun cas cela ne peut permettre d’aller vers une amélioration des choses ».

Pour le directeur de l’AD-PA, « on reste sur des mesures largement en deçà des besoins réels, regrette-t-il. Aujourd’hui, il reste tant à faire ! Si l’on voulait vraiment mettre les moyens de financer la dépendance des personnes âgées, ce ne sont pas quelques millions d’euros répartis sur plusieurs années qu’il faudrait mettre sur la table, mais 10 à 15 milliards d’euros chaque année », insiste-t-il. Un investissement certes coûteux, « mais qui aurait de larges bénéfices, poursuit-il. D’abord éthiques, parce que l’on prendrait enfin soin de nos aînés comme ils le méritent, que l’on apporterait aux aidants familiaux – souvent en situation d’épuisement- une aide proportionnée aux besoins, et cela permettrait d’améliorer les conditions de travail déplorables des salariés. Sur ce plan, cela permettrait des économies en termes d’arrêts maladie, car les personnels sont à bout ».

Un constat de crise qui vaut pour les personnels d’EHPAD comme pour les salariés du secteur de l’aide à domicile des personnes âgées. Ainsi, le budget 2019 de la Sécurité sociale prévoit qu’une enveloppe de 50 millions d’euros soit consacrée à « améliorer l’offre d’accompagnement des services d’aide à domicile (…), l’amélioration de la qualité des services, de leur accessibilité et le recrutement de personnel. » « Aujourd’hui, le tarif horaire de l’aide à domicile a été fixé à 21 euros par l’Etat, alors que le coût de fonctionnement de ce service est estimé – par l’Etat- à 24 euros de l’heure, détaille Romain Gizolme. Un centre d’aide à domicile ferme en moyenne toutes les huit semaines en France », s’indigne-t-il.

Une grande concertation avant une loi autonomie

Pour s’attaquer à ce grand chantier de la dépendance, le gouvernement lancera prochainement une concertation sur la perte d’autonomie des personnes âgées. « Le projet qui en découlera déterminera les priorités de financement à long terme pour une meilleure prise en charge des personnes et de leurs familles », prévoit le texte du PLFSS dévoilé ce mardi.

« Nous attendons beaucoup de cet engagement du président Macron, commente Romain Gizolme. Les mesures du PLFSS sont un début mais elles ne permettent pas de répondre aux situations d’urgence absolue auxquelles est confronté le secteur de la dépendance des personnes âgées, déplore-t-il. Mettre quelques millions sur la table ne résoudra pas ce problème de fond : ce qu’il faut, ce ne sont pas des sommes symboliques, mais une réforme en profondeur qui permette de revoir le fonctionnement structurel de ce secteur et son financement. Il faut cesser de mettre des pansements sur une jambe de bois ».