Non, une jeune Britannique n'a pas contracté un cancer en se rongeant les ongles

FAKE OFF Selon différents tabloïds anglais, une Britannique aurait contracté un cancer de la peau en se rongeant l'ongle du pouce...

Alexis Orsini

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Les ongles d'une main.
Les ongles d'une main. — DR
  • Courtney Whithorn, une Britannique de 20 ans, s'est fait amputer du pouce pour traiter un type de cancer de la peau rare pour son âge.
  • Elle avait perdu l'ongle de son pouce pour l'avoir trop rongé, avant de cacher l'état de son doigt pendant quatre ans.
  • Mais contrairement à un diagnostic avancé dans sa mésaventure, le fait de se ronger les ongles ne peut nullement provoquer un mélanome acro-lentigineux, comme nous l'expliquent deux spécialistes.

Vous tentez d'arrêter de vous ronger les ongles ou d'inciter l'un(e) de vos proches à abandonner cette manie agaçante ? L'amputation récente du pouce subie par Courtney Whithorn, une Britannique dont le cancer de la peau aurait été provoqué par cette pratique, devrait vous y aider.

Depuis sa publication sur les sites de différents tabloïds britanniques — Mirror, Mail Online, The Sun — le 6 septembre, l'histoire de la jeune femme est particulièrement reprise en France (sur des sites comme MSN ou Aufeminin.com). A en croire son récit, le mélanome acro-lentigineux — une forme de cancer de la peau — qui lui a valu son amputation aurait été provoqué par sa manie. Un scénario inquiétant, qui ne s'appuie toutefois sur aucun fondement médical, comme l'expliquent deux spécialistes du sujet à 20 Minutes

FAKE OFF

L'anecdote relayée par les tabloïds britanniques est édifiante. En 2014, à 16 ans, en réaction au harcèlement qu'elle subit au lycée, Courtney Whithorn se ronge l'ongle du pouce si régulièrement qu'il finit par tomber. « Je n'avais même pas réalisé [ce que j'avais fait] avant de voir tout le sang répandu sur ma main. Il n'a jamais repoussé à l'identique : il repoussait uniquement d'un côté, et j'ai continué de le ronger, jusqu'à ce que le bas de l'ongle devienne noir » raconte l'étudiante en psychologie, qui vit en Australie depuis ses 11 ans.

Traumatisée par la couleur de son pouce, devenu noir, elle décide de le cacher à ses proches... et parvient à duper son entourage pendant 4 ans, en recourant notamment à de faux ongles. Lorsqu'elle se décide enfin, en 2018, à consulter des chirurgiens pour opérer son pouce, elle est amenée à faire une biopsie, qui révèle son mélanome acro-lentigineux. Au vu de son avancée, elle se voit contrainte de le faire amputer début septembre — et d'interrompre ses études, dans l'impossibilité de continuer à écrire. 

Elle raconte alors son traumatisme sur Facebook, et attire ainsi l'attention de l'agence britannique Mercury Press, à l'origine de l'article, qui nous explique comment elle a recueilli le témoignage de Courtney Whithorn et les photos retraçant l'évolution de son pouce : « Nous avons vu le post Facebook de Courtney [...] après qu'il a été partagé, et nous l'avons interviewée par téléphone. »

L'onychophagie désigne la manie de se ronger les ongles.
L'onychophagie désigne la manie de se ronger les ongles. - DR

« Se ronger les ongles ne provoque pas de mélanome »

Mais si l'un des médecins de la jeune femme soutient que son mélanome acro-lentigineux est dû à sa manie, un tel scénario relève de la fiction. « Se ronger les ongles ne présente aucun risque de mélanome : il survient dans la partie où se forme l'ongle, donc en [enlever] le bout n'a aucune incidence », explique Laurence Ollivaud, onco-dermatologue spécialisée en cancérologie.

« La seule explication, c'est qu'elle a banalisé cette tache noire, qui était déjà un mélanome. Le traumatisme [ici, la perte de l'ongle] ne peut pas non plus engendrer de mélanome. Le seul facteur de risque, c'est l'exposition au soleil », ajoute la spécialiste.

Edith Duhard, dermatologue spécialisée en pathologie de l'ongle tout juste retraitée, partage cette analyse : « D'après les photos visibles dans les articles, elle avait déjà une bande noire avant de perdre son ongle. Les saignements ont pu la dissimuler, alors qu'elle avait déjà un mélanome amené à se développer : le fait de l'avoir caché ne l'a pas aidée. »

Une amputation nécessaire dans certains cas

L'amputation, elle, est « fréquente », selon Laurence Ollivaud, dès lors que le mélanome s'est autant développé. Une prise en charge plus rapide de ces taches peut en revanche éviter d'en arriver à une telle extrêmité. « L'amputation dépend du niveau d'envahissement : quand on a une bande noire sur l'ongle, on réalise une biopsie. Si on trouve un mélanome débutant, le simple fait d'enlever le lit de l'ongle permet de le traiter. Le patient garde son doigt mais n'a plus d'ongle donc on procède souvent à une greffe », précise Edith Duhard. 

La forme de cancer subie par Courtney Whithorn reste-t-elle « rare » pour une personne de son âge, comme l'avance l'article original ? La spécialiste le confirme : « C'est peu fréquent chez les personnes de cet âge-là. En 30 ans de carrière, j'ai rencontré un seul cas chez une jeune femme de 20 ans. Le mélanome acro-lentigineux concerne surtout les personnes de plus de 50 ans. »

Sa victime la plus célèbre ? « Bob Marley, qui en est mort », rappelle Laurence Ollivaud. Une disparition sans aucun lien avec un complot de la CIA, comme le prétendait pourtant une intox récente... Les adeptes d'onychophagie n'ont donc pas de raison de s'inquiéter outre-mesure. « Il n'y a aucun danger à se ronger les ongles, à part des risques infectieux comme les panaris provoqués par des staphylocoques », conclut l'onco-dermatologue. 

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