L’oméprazole, médicament utilisé contre les problèmes digestifs, est-il un «tueur silencieux»?

FAKE OFF A en croire le site « Le top de l'humour et de l'info », l'oméprazole, prescrit notamment en cas d'ulcère, serait très dangereux pour la santé...

Alexis Orsini

— 

Un Vidal, bible du médicament pour les médecins, et un stéthoscope. (Illustration)
Un Vidal, bible du médicament pour les médecins, et un stéthoscope. (Illustration) — ALLILI MOURAD/SIPA
  • Un article, qui cite une étude médicale sur le sujet, affirme que l'oméprazole présente des risques considérables pour la santé des patients qui y recourent.
  • Utilisé contre les ulcères et d'autres problèmes digestifs, ce médicament présente bien certains dangers potentiels.
  • Mais ceux-ci sont conditionnés à un usage excessif ou à un mauvais traitement médical, comme l'expliquent plusieurs professionnels de santé à 20 Minutes.

Un « tueur silencieux ». C'est ainsi que le site « Le top de l’humour et de l’info », habitué à relayer des provenant d’autres sources – sans vérifier leur véracité –, qualifie l'oméprazole, un médicament utilisé contre certains problèmes digestifs.

« Pour des brûlures d’estomac, nombreux aujourd’hui sont les médecins qui prescrivent des médicaments de la classe des IPP (inhibiteurs de la pompe à protons). Malheureusement, de nombreux médecins sont délibérément désinformés sur les dangers de ces médicaments, de la part de certains laboratoires pharmaceutiques qui ne cherchent qu’à réaliser des bénéfices », affirme ainsi le texte, qui reprend mot pour mot une publication du site « Santé Plus Mag » en date de décembre 2017.

En conséquence, l'article délivre un avertissement inquiétant aux internautes : « Et chaque fois que vous allez chez un médecin pour des maux d’estomac, il est certain qu’il va vous prescrire ce type de médicaments pour vos problèmes gastriques […] mais selon des études récentes, c’est absolument préjudiciable pour la santé ! »

Or, si ce médicament peut bien engendrer des effets secondaires – qui n’ont rien de secret –, il ne représente nullement la grave menace brandie par « Le top de l’humour et de l’info » dès lors qu’il est utilisé à bon escient.

FAKE OFF

« L’oméprazole a révolutionné le traitement de l’ulcère dans les années 1980 : il a sauvé beaucoup de vies en évitant notamment que des ulcères ne donnent lieu à des cancers, et il s’avère aussi très utile, aujourd’hui, pour le traitement de l'oesophagite chronique » souligne Jean-Christophe Calmes, médecin généraliste et vice-président du syndicat Médecins Généralistes France (MG France).

« Dans l’estomac, certaines cellules acidifient le suc gastrique. Les IPP diminuent cette acidité, ce qui permet d’avoir moins mal mais complique la digestion. Certaines personnes produisent beaucoup trop de suc gastrique, c’est souvent dans ces cas-là qu’on prescrit de l’IPP au long cours », poursuit le professionnel de santé.

Jean-Christophe Calmes nuance donc l'alerte formulée par l’article : « Ca fait 40 ans que ce traitement existe : s’il était toxique, on l’aurait arrêté depuis longtemps. L’oméprazole comporte bien sûr des risques et des bénéfices, et c’est au médecin d’évaluer ce rapport. Mais tous les médicaments sont potentiellement des "tueurs silencieux" : aucun n’est sans risque, ils peuvent être mal prescrits. »

Schéma qui dévoile l'intérieur de notre ventre avec l'intestin, l'estomac, le foie...
Schéma qui dévoile l'intérieur de notre ventre avec l'intestin, l'estomac, le foie... - PIxabay

Un usage problématique lorsqu’il est chronique

Si la carence en vitamine B12 évoquée par « Le top de l’humour » est bien « typique » des effets secondaires de l’oméprazole observés chez certains patients – comme l’indique sa notice d’utilisation –, les autres dangers cités (« anxiété, dépression, maladie rénale chronique, décès prématuré »…) sont-ils vérifiés ? « L’anxiété, par exemple, n’est nullement prouvée, elle peut dépendre d’autres éléments », soutient Jean-Christophe Calmes.

En revanche, certains risques mentionnés le sont à juste titre, selon Bruno Toussaint, directeur de la rédaction du mensuel Prescrire, qui fournit une information indépendante sur les médicaments : « Nous trouvons que l’étude [sur laquelle se base l’article] est bien faite et à prendre au sérieux, car elle porte sur 300.000 nouveaux d’utilisateurs d’IPP et que ses résultats sont concordants avec d’autres travaux réalisés par d’autres équipes. »

Bruno Toussaint explique ainsi : « Les IPP sont franchement efficaces sur les brûlures d’estomac et les ulcères, à court terme, ils ont peu d’effets indésirables. Mais, sur le temps long, leur usage devient un problème. Chez les personnes qui en ont pris pendant de longues années, on observe des pneumonies, une augmentation des fractures et de la mortalité. »

Pour autant, le travail scientifique en question, réalisé par le professeur Ziyad Al-Aly, de l’école de médecine de l’université de Washington à Saint Louis, auprès d’anciens militaires américains, n’a pas valeur de démonstration. « Cette étude ne prouve rien, elle formule simplement des observations. Mais elle doit inciter à réfléchir, à se montrer prudent si on est amené à reprendre régulièrement de l’oméprazole. C’est quand son usage est chronique qu’il devient problématique », précise Bruno Toussaint.

Une tendance à la « déprescription » ? 

D'où la prudence suivie de longue date par Jean-Christophe Calmes. « J’essaye d’éviter les traitements à l’oméprazole au long cours et de privilégier les durées plus réduites. En général, la durée moyenne pour un traitement en cas d’ulcère est de 8 semaines. Mais tout dépend des individus, et c’est au médecin de prescrire le traitement qu’il juge adapté », indique le médecin, convaincu que la tendance, chez ses collègues, est aujourd’hui à la « déprescription » plutôt qu’à la « surprescription » d’IPP.

Un constat partagé par le professeur Jean-Marie Péron, gastro-entérologue à l’hôpital Purpan de Toulouse et secrétaire général de la Société nationale française de gastro-entérologie (SNFGE), qui pointe d’autres « faiblesses » de l’article : « La démence ne figure pas parmi les symptômes potentiels des IPP. Il faut aussi tenir compte du fait que l’étude citée est américaine, et que le système de santé est très différent aux Etats-Unis : ces médicaments sont disponibles en accès libre, contrairement à la France, où leur prescription est limitée. »

Pour le spécialiste, les risques d’une utilisation excessive de l’oméprazole sont donc restreints : « En auto-médication, l’accès aux IPP est limité dans le temps et encadré par les pharmaciens, chargés de s’assurer qu’ils sont utilisés à bon escient. »

Quand au prétendu poids du lobbying des laboratoires pharmaceutiques évoqué par « Le top de l’humour », il fait référence à une époque depuis longtemps révolue, selon Bruno Toussaint : « Il y a eu beaucoup de promotion de ces médicaments de la part des laboratoires pharmaceutiques, mais ça remonte à loin : aujourd’hui, ils sont génériques. Donc ils rapportent moins d’argent. »

Comme tout médicament – y compris le paracétamol –, la dangerosité de l’oméprazole dépend donc de sa posologie. Et comme souvent dans ce genre d’article à succès, le ton se veut volontairement anxiogène… sans forcément être approprié. « L’expression de "tueur silencieux" est excessive car à court terme il n’y a pas de risque de mortalité », conclut Bruno Toussaint.

>> Vous souhaitez que l’équipe de la rubrique Fake off vérifie une info ? Envoyez un mail à l’adresse contribution@20minutes.fr.

20 Minutes est partenaire de Facebook pour lutter contre la désinformation. Grâce à ce dispositif, les utilisateurs du réseau social peuvent signaler une information qui leur paraît fausse.