Alcool et grossesse: «Aujourd’hui, un enfant naît chaque jour avec des troubles liés à l'alcoolisation fœtale»

INTERVIEW Nolwenn Regnault, coordinatrice du programme de surveillance de la santé périnatale chez Santé publique France, analyse les premières estimations nationales des troubles causés par la consommation d'alcool pendant la grossesse...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Une femme enceinte tenant un verre d'alcool à la main (illustration).
Une femme enceinte tenant un verre d'alcool à la main (illustration). — Rafael Ben-Ari/Chameleo/REX/SIPA
  • C’est une première : Santé Publique France dévoile une étude nationale sur les syndromes d’alcoolisation fœtale mais aussi les troubles causés par la consommation d’alcool pendant la grossesse, plus difficiles à diagnostiquer.
  • Entre 2006 et 2013, 3.207 nouveau-nés ont présenté au moins une conséquence liée à l’alcoolisation fœtale, dont pour 452 d’entre eux un syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF).
  • La journée mondiale de sensibilisation au syndrome de l'alcoolisation foetale se tient le 9 septembre, date du lancement de la nouvelle campagne de communication. 

« Parce qu’aujourd’hui personne ne peut affirmer qu’un seul verre soit sans risque pour le bébé : par précaution, zéro alcool pendant la grossesse » Le message est certes long, mais précis. La nouvelle campagne de Santé Publique France, qui sera lancée le 9 septembre, s’appuie sur de nouveaux chiffres sur l’alcoolisation fœtale. Selon une récente enquête, rendue publique ce mardi, 3.207 enfants sont nés entre 2006 et 2013 avec des problèmes de santé liés à l’alcool in utero, soit 0,48 cas pour 1.000 naissances. Pour décrypter ces premières estimations nationales, Nolwenn Regnault, épidémiologiste et coordinatrice du programme de surveillance de la santé périnatale chez Santé publique France a répondu à nos questions.

L’étude dévoilée ce mardi ne s’intéresse pas seulement au syndrome de l’alcoolisation fœtale, le plus grave et le plus visible, mais aussi aux divers troubles causés par une alcoolisation fœtale… Que peut-on en déduire ?

C’est une première étude qui donne une estimation au niveau national du nombre d’enfants atteints par des troubles causés par une alcoolisation fœtale, diagnostiqués dans les 28 premiers jours de vie. Aujourd’hui, un enfant naît chaque jour avec des troubles et un bébé par semaine avec un syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF), la forme la plus grave. Ce n’est pas fréquent mais le risque existe, il est évitable et cette alcoolisation fœtale est la première cause de handicap mental non génétique. Avec un impact très important sur la vie de l’enfant et de sa famille.

Est-ce qu’on peut remarquer une évolution ?

Globalement, on remarque entre 2006 et 2013 une stabilité sur l’ensemble des conséquences. Avec une nuance : nos données montrent une tendance à la diminution des cas de syndrome d’alcoolisation foetale, mais une augmentation des troubles autres.

Quelle est la différence entre le syndrome et les troubles ?

Le syndrome d’alcoolisation fœtale a des symptômes bien définis avec des retards de croissance, un visage avec des traits spécifiques, un impact sur le neuro-développement et en particulier une croissance cérébrale plus faible. On parle de troubles non syndromiques quand les enfants ne présentent pas l’intégralité des signes, mais vont avoir des retards de développement. Comme des difficultés d’attention, de mémoire, de sociabilité.

Vous expliquez que ces chiffres sont sans doute sous-estimés, pourquoi ?

On s’intéresse aux diagnostics qui sont posés de la naissance au premier mois. Or beaucoup d’enfants seront diagnostiqués bien plus tard. Et nous n’avons pas tous ceux qui restent non diagnostiqués. L’autre limite, c’est que nous travaillons sur des bases de données médico-administratives : il faut que le diagnostic soit codé pour être identifié. Il peut y avoir une perte d’information.

Cette première étude au niveau national dévoile des inégalités selon les régions…

C’est la première fois qu’on a une étude nationale avec des déclinaisons régionales. Et les régions avec les fréquences des codes les plus élevées sont La Réunion (1,22 pour 1.000), la Haute-Normandie, la Champagne-Ardenne et le Nord-Pas-de-Calais. Mais les écarts peuvent aussi s’expliquer par des différences dans les pratiques professionnelles. Dans ces régions, il existe une forte mobilisation sur l’alcool donc un diagnostic peut-être posé plus fréquemment.

Est-ce que la nouvelle campagne sur l’alcool pendant la grossesse a évolué en fonction de ces nouvelles données ?

Ces chiffres soulignent que les troubles causés par l’alcool sont un problème de santé publique. Le message zéro alcool pendant la grossesse est basé sur les données scientifiques car il n’existe pas de seuil sous lequel on sera sûr qu’il n’y a pas de conséquence sur le bébé.

Est-ce que vous avez l’impression que ce message, « zéro alcool pendant la grossesse » est passé au sein du grand public ?

Le Baromètre santé 2017 de Santé publique France dévoile qu’une femme sur dix a déclaré avoir consommé de l’alcool occasionnellement pendant sa grossesse. C’est moins qu’en 2010, le chiffre atteignait deux femmes sur dix. Malgré tout, on continue à identifier des enfants qui présentent des troubles causés par cette alcoolisation. L’alcool est un toxique pour le fœtus, il est donc important de renforcer ce message. C’est pourquoi nous lançons une nouvelle campagne de communication.

Autre problème : seulement 4 femmes sur 10 ont déclaré ne pas avoir été informées des risques de la consommation d’alcool par le médecin ou la sage-femme…

Quand on évoque cette question avec les personnels de santé, ils remontent certains freins : la durée de la consultation, un sujet difficile à aborder et un manque de formation. Nous avons donc développé sur le site alcool info service des informations précises pour les professionnels. Ces derniers se heurtent par ailleurs à un autre problème : la sous-déclaration des femmes, qui minimisent leur consommation par désirabilité sociale.

L’année dernière, la campagne de prévention sur cette question avait divisé : certains la trouvaient importante, d’autres culpabilisante...

Le principe de précaution prime. Pour les femmes qui auraient des inquiétudes, il faut qu’elles se dirigent vers les professionnels de santé. Santé publique France propose également un numéro vert et un site d’information.

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