Cannabis : « Fumer des joints en présence d’enfants les expose à un tabagisme passif très exacerbé »

INTERVIEW Les intoxications accidentelles au cannabis chez les enfants, principalement chez les moins de deux ans, ne cessent d’augmenter, alerte l’Agence du médicament…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Fumer des joints au cannabis en présence d'enfant les expose à un tabagisme
Fumer des joints au cannabis en présence d'enfant les expose à un tabagisme — Nelson Antoine/AP/SIPA
  • Les intoxications accidentelles au cannabis chez les enfants, principalement chez les moins de deux ans, ne cessent d’augmenter, alerte l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM).
  • Il s’agit d’intoxications par ingestions accidentelles de boulettes de cannabis, qui sont par ailleurs en augmentation en période estivale.
  • Mais outre l’ingestion, l’exposition des enfants à la fumée de joints au cannabis est également dangereuse pour leur santé.

Ne pas laisser des boulettes de cannabis à la portée des enfants ! Le message semble absurde, ou à tout le moins évident. Pourtant, les intoxications accidentelles au cannabis chez les enfants, principalement chez les moins de deux ans, ne cessent d’augmenter, alerte l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Une étude du réseau d’addictovigilance (surveillance d’addictions) montre la « hausse constante, depuis 2014 », du nombre de ces intoxications par ingestions accidentelles, note l’agence sanitaire.  Des intoxications qui touchent davantage les enfants de moins de 2 ans.

« Somnolence (56 %), agitation (30 %), dilatation des pupilles (27 %) » ou encore « relâchement musculaire (20 %) », tels sont les principaux signes de l’intoxication au cannabis par ingestion, indique l’ANSM, rappelant au passage qu’il faut prévenir en urgence les structures d’urgences (Samu Centres 15) en cas d’ingestion ou de suspicion d’ingestion de cannabis. Dans les cas les plus graves, « accélération du rythme cardiaque (10 %), détresse respiratoire, convulsions (8 %) », voire « coma (10 %) » sont relevés chez les enfants touchés par ces intoxications, qui surviennent le plus souvent dans un cadre familial, notamment en période estivale.

Mais qu’en est-il des risques liés à l’exposition des plus jeunes à la fumée de joints au cannabis ? Le Dr Gérard Mathern, pneumologue et tabacologue, répond aux questions de ​20 Minutes.

Peut-on parler de tabagisme passif lorsque des adultes fument occasionnellement des joints en présence d’enfants ?

Le fait de fumer des joints à proximité d’enfants pose deux questions au niveau des effets sur leur santé. Concernant le THC, l’effet est assez marginal. S’agissant en revanche de la fumée émise par ces joints, il faut savoir qu’ils dégagent des substances toxiques équivalentes à sept cigarettes. C’est le fruit de la potentialisation des produits toxiques dans un joint mêlant tabac et résine de cannabis. Ce qui est considérable, et c’est en raison de cet effet-là que, face à des patients développant un cancer du poumon à 35 ans, on fait systématiquement une recherche de cannabis.

Concernant les enfants, on les surexpose alors à des doses importantes de produits toxiques de combustion. Fumer des joints en leur présence est constitutif d’un tabagisme passif très exacerbé, en grande partie dû au monoxyde de carbone que l’on retrouve dans la fumée. Les exposer à la fumée de trois joints revient à les exposer à la fumer de plus d’un paquet de cigarettes ! Sans compter que les personnes qui fument du cannabis fument aussi dans la plupart des cas du tabac. Or, les enfants soumis au tabagisme parental sont plus vulnérables aux infections ORL et à des pathologies respiratoires comme l’asthme. Et chez les bébés, le tabagisme passif multiplie par deux les risques de mort subite du nourrisson.

Vous disiez que l’effet du THC contenu dans la fumée est « assez marginal » sur les enfants, pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Bien évidemment, l’effet du THC est mauvais, mais son effet est assez marginal concernant sa concentration dans la fumée à laquelle les enfants pourraient être exposés, par rapport à une inhalation directe.

Je m’explique : il y a d’abord ce qu’on appelle le flux primaire, qui est la combustion directe, la fumée que va inhaler le fumeur en tirant sur son joint. Et c’est précisément dans ce cas que survient l’effet psychoactif du THC, avec d’ailleurs à la clé une toxicité pour la mémoire et l’apprentissage.

Il y a ensuite les flux secondaire et tertiaire, provenant de la fumée exhalée par le fumeur, que vont respirer les fumeurs passifs. S’ils ne sont pas les plus inquiétants s’agissant du THC, ces deux flux sont toutefois les plus nocifs pour l’environnement et pour ceux exposés au tabagisme passif : ils sont plus riches en monoxyde de carbone, et en substances toxiques et cancérigènes que le flux primaire.

On entend parfois que l’exhalation des fumeurs de tabac et de cannabis peut être nocive pour les enfants. Est-ce vrai ? Le souffle d’un fumeur est-il toxique ?

La substance la plus toxique que l’on retrouve dans la fumée reste le monoxyde de carbone. Un très jeune enfant qui se trouve dans la même pièce qu’un fumeur – qui n’est pas en train de fumer à ce moment-là – n’encourt pas de risque au plan de sa santé.

En revanche, si des parents fumeurs font dormir leur bébé avec eux dans le lit parental, en le gardant dans leurs bras pendant des heures, ce n’est pas bon. Il y a un risque avéré puisque dans ce cas, le souffle du parent fumeur fait augmenter significativement le taux de monoxyde de carbone contenu dans l’air que respire le bébé. Cela fait d’ailleurs partie des précautions que l’on apprend aux mamans fumeuses, précisément pour prévenir les risques liés au tabagisme passif chez les tout-petits.