Décès liés aux opioïdes: «En France, on a plus d’overdoses chez les patients douloureux chroniques que chez les usagers de drogue»

INTERVIEW Alors que l'Observatoire français des médicaments antalgiques vient de publier des chiffres de la consommation et décès liés aux médicaments à base d'opium, son directeur a répondu à nos questions...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Lille, le 25 janvier 2012. L'antidouleur dérivé de l'opium Tramadol placé sous surveillance.
Lille, le 25 janvier 2012. L'antidouleur dérivé de l'opium Tramadol placé sous surveillance. — M.LIBERT/20 MINUTES
  • En France, 12 millions de patients prennent des médicaments à base d'opium. 
  • Le nombre d'overdoses et de décès a explosé en une quinzaine d'années, selon les derniers chiffres.
  • La France prend-elle le chemin des Etats-Unis, où les médicaments opioïdes tuent plus que les armes à feu? 20 Minutes a interrogé Nicolas Autier, spécialiste de la question. 

Des noms qui promettent le soulagement… ou l’enfer. On connaît bien l’effet puissant et périlleux de la morphine. Moins celui de la codéine, du tramadol, de l’oxycodone, le fentanyl. Et pourtant, ces antidouleurs à base d’opium font des ravages. Si aux Etats-Unis, on parle d’épidémie des opioïdes, qu’en est-il aujourd’hui en France ? 20 Minutes a interrogé Nicolas Autier, un psychiatre particulièrement au fait du phénomène puisqu’il dirige l’ Observatoire français des médicaments antalgiques.  

Quels sont les chiffres de consommation des opioïdes ?

Aujourd’hui, 12 millions de Français en consomment, 11 millions prennent des opioïdes qu’on appelle faibles, parce qu’ils sont moins puissants. Mais en réalité, ils sont tout aussi dangereux : les patients ont le même risque de faire une overdose et de tomber dans l’addiction ! Nous venons de mettre à jour les chiffres en juillet 2018 dans la revue européenne European journal of pain : entre 2000 et 2017, le nombre d’hospitalisations liées à une overdose aux opioïdes a bondi de +167 % et le nombre de décès entre 2000 et 2015 de +146 %.

Est-ce que ces chiffres français doivent inquiéter les pouvoirs publics ?

Il ne faut pas dramatiser la situation en France : l’ampleur n’a rien à voir avec l’Amérique du Nord, car le Canada est également touché. On compte en France au moins sept hospitalisations par jour et quatre décès par semaine à cause de la consommation de ces antalgiques opioïdes.

On est très loin des chiffres américains [L’épidémie d’opioïdes a fait près de 60.000 morts en 2016 aux Etats-Unis]. En revanche, les autorités françaises doivent s’inquiéter de cette augmentation. Car une fois que le phénomène est installé, il est très difficile de faire marche arrière. On a créé une population de dépendants et ça devient une maladie chronique en soi…

Est-ce que la France risque de faire face à une épidémie aussi grave que celle qui sévit aux Etats-Unis, où les opioïdes tuent davantage que les armes à feu ?

Nos systèmes de santé sont très différents. La prescription d’opioïdes a doublé entre 2004 à 2017 en France, passant de 500.000 à 1 million. Porté surtout par l’oxycodone, depuis l’élargissement de ses indications : il peut être prescrit et remboursé pour d’autres douleurs que celles de cancer. Mais en France, on ne prescrit pas en masse et la vente de médicament est relativement bien encadrée. Le contrôle de la publicité et de la promotion pharmaceutique ne sont pas les mêmes : on ne peut pas avoir des laboratoires qui offrent des antidouleurs aux médecins, qui à leur tour les donnent aux patients. Notre système de santé est moins propice à une crise sanitaire.

Est-ce que les autorités sanitaires en France ont pris la mesure du risque ?

Je crois qu’il y a une prise de conscience. Malheureusement, on a tiré les enseignements de cette véritable crise sanitaire en Amérique du nord. Nous avons créé l’Observatoire français des médicaments antalgiques en novembre 2017 pour améliorer l’anticipation et la prévention, l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) réfléchit à un plan d’action sur les opioïdes. Et depuis juillet 2017, certains médicaments à base d'opium, notamment la codéine, ne peuvent plus être achetés en libre-service. Le risque, c’est que l’accès à ces antidouleurs se voit restreint, comme c’est le cas aujourd’hui aux Etats-Unis. Il faut arriver à trouver le juste équilibre, car on ne peut pas laisser souffrir les gens.

Si on veut avoir un vrai impact sur ces décès évitables, il ne faut pas oublier cette population, qui passe en dessous des radars : féminine, âgée, autour de 60 ans environ. »

Comment améliorer la prévention ?

Il existe depuis peu un antidote en cas d’overdose, le naloxone. Un médicament a obtenu son autorisation de mise sur le marché en janvier 2018 en France, un second devrait être en vente prochainement. Que l’on pourrait distribuer par anticipation non seulement aux héroïnomanes, mais aussi aux patients qui sont sous traitement et qui pourraient faire une overdose. En France, on a plus d’overdoses chez les patients douloureux chroniques que chez les usagers de drogue. Encore faut-il rappeler qu’on compte environ 250.000 héroïnomanes en France… alors que 25 à 33 % de la population se plaint de douleurs chroniques…. Si on veut avoir un vrai impact sur ces décès évitables, il ne faut pas oublier cette population, qui passe en dessous des radars : féminine, âgée, autour de 60 ans environ. Il faut donc rappeler les messages de prévention auprès des médecins et de l’opinion publique.

L’étude de l’ANSM souligne que 95 % des opioïdes sont prescrits par les généralistes, est-ce qu’en France il faut porter une attention particulière aux prescriptions en ville, surtout avec le virage de l’ambulatoire ?

Oui, les patients sortent plus tôt de l’hôpital après une opération avec des prescriptions standardisées. Il faut limiter la durée des ordonnances, mais aussi la quantité pour éviter l’automédication pour d’autres douleurs. Et que ces patients soient réévalués rapidement par des médecins de ville. Ce matin, j’ai encore eu un patient qui a découvert la morphine en 2001 après une opération, il a trouvé ça fabuleux pour se libérer de sa douleur au genou, mais aussi pour soigner son trouble anxieux. Aujourd’hui, il prend 15 cachets par jour de tramadol, soit quatre fois la dose quotidienne. Il avait simplement besoin d’un antidépresseur…

Quels signes doivent alerter pour éviter ce cercle vicieux ?

Si vous avez mal partout, si la consommation devient irraisonnée et irrépressible, si vous avez besoin de plus de produit. Quand votre cerveau vous intime l’ordre de consommer cette substance en dehors de sa finalité, à savoir soulager une certaine douleur, il y a danger. Cette dépendance, qui se met en place de façon insidieuse prend quelques semaines ou mois, c’est variable en fonction des individus et des substances. Mais tout le monde n’est pas aussi vulnérable. Les personnes qui présentent une souffrance psychique : dépression, trouble de l’humeur, anxiété chronique sont particulièrement à risque. Ainsi que ceux qui ont déjà développé une addiction.

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