Le paracétamol, «inefficace et dangereux»? Une intox dure à avaler

FAKE OFF Une intox à succès alarme les internautes sur les dangers graves du Doliprane, du Dafalgan et autres médicaments à base de paracétamol...

Alexis Orsini

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Une personne pose avec des boîtes de Doliprane sur le site du groupe Sanofi-Aventis à Lisieux, le 28 octobre 2009
Une personne pose avec des boîtes de Doliprane sur le site du groupe Sanofi-Aventis à Lisieux, le 28 octobre 2009 — Mychele Daniau AFP
  • Une intox populaire sur le web présente les médicaments à base de paracétamol (Doliprane, Dafalgan...) comme extrêmement dangereux et susceptibles de provoquer la mort.
  • Si le surdosage peut effectivement entraîner des effets secondaires, l'article évoque pêle-mêle des éléments scientifiques et des cas d'intoxication sortis de leur contexte, pour mieux développer son propos anxiogène.
  • Un pharmacien et une spécialiste de l'automédication reviennent pour 20 Minutes sur la posologie à suivre avec le paracétamol... et sur certains éléments de l'intox.

« Doliprane, Dafalgan, Efferalgan : lisez ceci avant d'en avaler le moindre gramme ». L'avertissement, on ne peut plus anxiogène, annonce la tonalité de cet article des « Moutons rebelles », un site habitué à publier des informations non vérifiées et/ou absurdes.

Le texte en question – qui reprend un article de « Santé corps esprit » publié quelques mois plus tôt – multiplie les allégations complotistes : « Si l’on révélait d’un seul coup toute la vérité sur le paracétamol, c’est tout notre système de santé qui pourrait chanceler : pour l’industrie pharmaceutique, le paracétamol est comme un domino : s’il s’effondre, il entraînera beaucoup d’autres médicaments dans sa chute. Car le paracétamol a longtemps joui d’une "bonne réputation" – si même lui est inefficace et dangereux, que penser des autres médicaments ? »

Si le paracétamol peut effectivement s'avérer dangereux dans certaines circonstances bien précises, il est toutefois loin de représenter le péril sanitaire évoqué par « Moutons rebelles », comme l'expliquent deux spécialistes à 20 Minutes.

FAKE OFF

L'article s'inquiète notamment du fait que les autorités canadiennes ont lancé une « grande réflexion officielle sur la prescription du paracétamol » en 2015, qui affirme notamment : « Le paracétamol [...] est la principale cause de graves lésions du foie, y compris l’insuffisance hépatique aiguë, dans de nombreux pays, dont le Canada, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie. »

L'intox enchaîne avec un cas de figure inquiétant : « Pire, dans 1 cas sur 5, ces intoxications gravissimes ont eu lieu alors même que le patient avait respecté la dose maximale autorisée !! » Or, si le ministère canadien de la Santé évoquait bien cette statistique en 2015, il l'accompagnait d'une précision essentielle – omise par « Moutons rebelles » : « Dans la plupart de ces cas, ces patients faisaient l'objet d'un facteur de risque identifié au paracétamol pour des problèmes de foie [...], comme l'alcoolisme ».

« Les effets secondaires n'apparaissent qu'en cas de surdosage »

Gilles Bonnefond, pharmacien et président de l'Union des syndicats de pharmaciens d'officine (USPO), rétablit quelques vérités médicales face à un texte qu'il juge « hallucinant » : « C'est de la fake news par excellence! Le paracétamol est extrêmement efficace, c'est un antidouleur, qui fait aussi chuter la fièvre, et reste accessible à tous car il n'est pas cher. Les effets secondaires n'apparaissent qu'en cas de surdosage. »

Le professionnel de santé rappelle la posologie à respecter pour éviter ce cas de figure : « Ce qui est important, c'est de respecter la limite quotidienne de 3 grammes et d'espacer les prises de 8 heures. Il faut également adapter les doses selon le profil de la personne : si c'est un nourrisson, un enfant, un adulte, une personne âgée... »

Des vigilances particulières s'imposent par ailleurs pour les personnes au foie fragilisé : « Le paracétamol est éliminé par le foie : en cas d'insuffisance hépatique, ou bien quand notre foie fonctionne moins bien avec l'âge, il faut réduire les doses selon les recommandations d'un professionnel de santé. »

Production de Doliprane dans l'usine de Sanofi-Aventis, à Lisieux, dans le nord de la France, le 28 octobre 2009
Production de Doliprane dans l'usine de Sanofi-Aventis, à Lisieux, dans le nord de la France, le 28 octobre 2009 - Mychele Daniau AFP

« Comme tout médicament, le paracétamol est dangereux s'il est mal utilisé »

L'article de « Moutons rebelles » reconnaît d'ailleurs lui-même que le surdosage est à l'origine des complications évoquées : « Le gros problème du paracétamol, c’est qu’il ne suffit pas d’éviter les overdoses pour être à l’abri : il est encore plus dangereux de dépasser légèrement mais souvent les doses autorisées. » Ce qui reste un dépassement des doses autorisées...

Or, ce médicament n'a rien de singulier, comme le rappelle Daphné Lecomte-Somaggio, déléguée générale de l'Association française de l'industrie pharmaceutique pour une automédication responsable (AFIPA) : « Le paracétamol est un médicament comme un autre : mal utilisé, il est dangereux. C'est pour ça qu'il faut lire la notice, respecter la posologie et se faire conseiller par son pharmacien. »

Autre « argument » avancé par l'article pour prouver la dangerosité particulière du paracétamol : son retrait des supermarchés suédois en 2015, où il était vendu sans ordonnance depuis 6 ans, alors que le nombre d'hospitalisations liées à ce médicament aurait doublé dans le pays entre 2006 et 2013. Mais cette décision s'explique simplement par la multiplication du nombre de cas de surdosage (volontaire ou involontaire)... comme l'explique l'article d'Allô docteurs pourtant cité en source par l'intox.

En France, un encadrement strict pour éviter les surdosages

Quant aux cas de surdosage, ils s'avèrent logiquement plus fréquents dans les pays – comme les Etats-Unis – où ces médicaments sont en vente libre. « En France, les médicaments sont vendus en officine. Grâce au dossier pharmaceutique, le pharmacien peut voir toutes les dernières boîtes achetées. S'il constate qu'on en prend tous les jours, il va nous dire : "Attention, il y a un excès" et nous conseiller de consulter un médecin si la douleur est trop forte » souligne Daphné Lecomte-Somaggio.

Alors que l'AFIPA « demande depuis 20 ans aux différents ministres de la santé une campagne d'information sur l'automédication », Gilles Bonnefond rappelle la principale précaution en vigueur, en France, pour éviter les cas de surdosage : « Si le paracétamol est bien l'un des médicaments les plus vendus en nombre de boîtes, la réglementation empêche celles-ci de dépasser la dose de 8 grammes. Au-delà, il faut forcément une prescription. »

« Si le paracétamol était mis sur le marché aujourd’hui, il ne serait pas autorisé à la vente »

L'intox s'appuie en outre sur une citation attribuée au chercheur canadien en sécurité pharmaceutique, David Juurlink : « Si le paracétamol était mis sur le marché aujourd’hui, il ne serait pas autorisé à la vente. » Or, il suffit de consulter la source d'origine – un article du quotidien canadien Globe & Mail – pour constater que le propos original de David Juurlink est légèrement différent : « Je pense que si [le paracétamol] était mis en vente aujourd'hui, [il] ne serait pas autorisé ». 

Il s'agit donc d'une opinion personnelle lancée sans aucune preuve médicale pertinente, puisqu'elle s'appuie sur une étude du British Medical Journal de 2015, qui avance simplement l'inefficacité du paracétamol en tant qu'antidouleur pour les personnes souffrant de certaines douleurs dorsales... mais pas en tant qu'antidouleur de manière générale.

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