Canicule: Comment fera-t-on s'il fait 55 degrés en 2050?

CHALEUR Selon les climatologues, les épisodes de canicule sont amenés à se multiplier et à s'intensifier, mais nos corps ne sont pas prêts à affronter une telle montée des températures...

Anissa Boumediene

— 

D'ici 2050, le thermomètre pourrait passer la barre des 50 degrés
D'ici 2050, le thermomètre pourrait passer la barre des 50 degrés — MATHILDE MAZARS/SIPA
  • Cette semaine, une vague de chaleur recouvre la France, et 18 départements sont placés en vigilance orange canicule.
  • Mais cela pourrait empirer dans les décennies à venir, selon les experts climatologues, pour qui le thermomètre pourrait dépasser les 55 degrés localement en France en 2050.
  • Sommes-nous prêts à affronter de telles chaleurs ? Notre corps pourra-t-il s’y habituer ?

Il fait chaud, on transpire et comme presque partout dans l’Hexagone, tout le monde est en quête d’un petit coin de fraîcheur. Après plusieurs semaines d’une météo estivale, les températures ont encore grimpé d’un cran pour plonger la France dans un nouvel épisode de forte chaleur, alors que 18 départements sont placés en vigilance orange canicule.

Côté mercure, c’est ce jeudi et ce vendredi qu’il fera le plus chaud, avec des températures qui pourront localement dépasser les 38 degrés à l’ombre.

Vous trouvez ça chaud ? Ça l’est, mais ce n’est rien comparé à ce qui nous attend. Selon Jean Jouzel, climatologue et vice-président du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), en 2050, alors que le réchauffement climatique se sera accéléré, les épisodes caniculaires en France pourraient se multiplier et s’intensifier. Sommes-nous prêts ?

Des épisodes de canicules plus fréquents et plus intenses

Il faut s’y préparer, « le climat et les températures que l’on connaît aujourd’hui seront différents dans quelques décennies », prévient Hervé Le Treut, climatologue, professeur à l’Université Pierre et Marie Curie et directeur de l’Institut Pierre-Simon Laplace. « Nous continuons à émettre des gaz à effet de serre (GES) qui ont un effet irréversible sur le climat. Or ils s’accumulent et se stockent dans l’atmosphère. Non seulement c’est irrémédiable, mais en plus ce phénomène grandit ».

En conséquence, il faut s’attendre à ce que des phénomènes de canicule comme celui qui s’abat sur le pays cette semaine « se multiplient et s’intensifient », poursuit le climatologue. A ce rythme, selon les prévisions du Giec basées « sur une absence de politique climatique », on peut tabler sur une augmentation de 4 °C de la température moyenne du globe à « l’horizon 2071-2100 », avec des pics localisés de hausse des températures. Ainsi, dans le quart nord-est du pays, les températures maximales pourraient dépasser les 55 degrés ! « C’est de l’ordre du possible, répond Hervé Le Treut. Nous savons que la planète se réchauffe, sous l’effet des GES dont on ne peut que tenter de réduire l’émission. Mais il est difficile de savoir précisément où et de combien de degrés les températures augmenteront, mais il est sûr qu'elles augmenteront ».

« Notre organisme n’est pas prêt pour de telles températures »

Comment ferons-nous alors qu'aujourd’hui, avec « seulement » 35 degrés affichés au thermomètre, la chaleur est déjà difficilement supportable? « Comme l’a montré la canicule de 2003, les très fortes chaleurs posent surtout le problème de la prise en charge des personnes les plus vulnérables et mal entourées, notamment les personnes âgées hors Ehpad, indique le médecin biologiste Bernard Sablonnière, chercheur et professeur de biologie moléculaire et auteur de L'espoir d'une vie longue et bonne* (Ed. Odile Jacob). Chez les personnes âgées, il y a une baisse des régulateurs qui détectent la perte d’hydratation, dont l’un des signaux est la soif. Or avec l’âge, leur perception de la soif diminue, et si on ne fait pas attention à ces personnes-là, qu’on ne les force pas à boire, il y a un risque de déshydratation soudaine qui peut entraîner une syncope », explique-t-il.

La canicule peut aussi durablement mettre nos corps à l’épreuve. « Lorsque l’organisme lutte contre une chaleur intense, cela peut entraîner un risque cardiovasculaire, prévient le Pr Sablonnière. La tension artérielle augmente, tout comme le rythme des pulsations cardiaques, le cœur s’emballe, pompe plus de sang: ce qui représente un risque pour les personnes en insuffisance cardiaque ». Mais s’il fait plus de 50 degrés sous nos latitudes en 2050, notre corps pourra-t-il s’habituer et s’adapter à de si fortes chaleurs ? « Non, notre organisme n’est pas prêt pour de telles températures, répond le Pr Sablonnière. Lorsqu’il fait si chaud, la sudation est exaspérée, le corps transpire pour évacuer de la chaleur, réguler sa température et maintenir ainsi sa température centrale à 37 degrés. Donc lorsqu’il fait plus de 38 degrés, l’organisme souffre déjà, il perd de l’eau, du sel. Les effets délétères de la chaleur sont d’autant plus violents et rapides à mesure que les températures grimpent, souligne le chercheur. Certes, au cours de son évolution, l’homme a su dans différentes régions du globe s’adapter à son environnement, rappelle le chercheur. Mais cette évolution, qui se fait au niveau des gènes, est très lente, cela prend au moins un millier d’années. Impossible donc que nos corps soient prêts d’ici 2050 ».

« Tout le quotidien est organisé en fonction de la température »

Des étés sous 55 degrés au compteur, c’est déjà une réalité dans certaines régions du globe. « Dès lors, c’est tout le quotidien qui est organisé en fonction de la température », explique Clarence Rodriguez, auteure de Arabie Saoudite 3.0 - Paroles de la jeunesse Saoudienne (éd. Erick Bonnier), qui a vécu douze ans en Arabie Saoudite. « Dès le mois de mars-avril, la température est comprise entre 35 et 50 degrés. On limite au maximum les déplacements en extérieur et les enfants ne font plus de sport de plein air, parce qu'être dehors est insupportable. C’est suffoquant tant la chaleur est écrasante ».

Pour s'y faire, « le rythme de vie quotidien est totalement revu, il est dicté par la température, raconte Clarence Rodriguez. On se lève plus tôt, les enfants vont très tôt à l’école, dès 6h45, et terminent les cours à 13 heures. Leurs activités sportives sont planifiées le matin, parce qu’il est impossible de pratiquer un sport l’après-midi, sauf en intérieur. Puis on vit le soir, les températures permettent alors de pique-niquer en plein air, les restaurants et les boutiques ferment tard ».

Cette chaleur, il faut tenter de s’y habituer. « Au début, ça perturbe, c’est violent : sortir de sa voiture ne serait-ce que pour marcher quelques mètres fait l’effet d’un coup de poing tant la chaleur est écrasante, et on est fatigué », décrit Clarence Rodriguez. Autre désagrément : « L’air est très sec, très chargé en poussière, d’autant que l’on ouvre peu les fenêtres chez soi tant il fait chaud, poursuit-elle. Je me souviens avoir fait pas mal d’allergies, de rhinites et de crises d’asthme, sans compter les maux de gorge provoqués par les chocs thermiques en passant du dehors très chaud à une pièce climatisée et vice-versa ». Le froid, ici de la climatisation, « entraîne une vasoconstriction, ce qui fait que moins de sang arrive dans les muqueuses, on produit moins de globules blancs, ce qui abaisse nos défenses immunitaires, détaille le Pr Sablonnière. Avec, à la clé, maux de gorge, infections virales, asthme dû aux polluants atmosphériques et allergies respiratoire. Le tout doublé d’un risque de prendre davantage d’anti-inflammatoires pour lutter contre l’inflammation de la gorge, ce qui a pour effet d’abaisser encore les défenses immunitaires ».

Aménager l’environnement urbain aux températures

Même après douze années passées sous ce climat torride, « on ne s’y habitue jamais vraiment, conclue Clarence Rodriguez. Mais comme on n’a pas le choix, on s’y fait. Rien ne sert de s’effrayer outre mesure, ce sont des habitudes et des aménagements à prévoir. Par exemple, lorsque je vivais là-bas, je ne sortais jamais sans une bouteille d’eau dans mon sac, c’était un réflexe. Et pour retrouver de la fraîcheur, on vit en permanence avec la climatisation, à la maison, dans la voiture, partout, témoigne-t-elle. On dort même avec la clim' la nuit, parce que le mercure ne descend jamais suffisamment pour permettre de dormir confortablement sans souffrir de la chaleur. Les bureaux sont évidemment climatisés, tout comme les "malls", ces centres commerciaux géants où tout le monde se retrouve pour faire son shopping et se promener en profitant de la fraîcheur d’une enceinte climatisée ».

Voici donc à quoi pourrait ressembler les étés français dans quelques décennies. « Les projections ne penchent pas vers l’apocalypse, rassure Hervé Le Treut, mais révèlent la nécessité d’anticiper et de concevoir de manière très concrète l’environnement urbain dans lequel nous évoluerons demain. C'est tout bête, mais s'il fait 55 degrés et que vous empruntez une route noire goudronnée, la chaleur ressentie est accentuée, illustre le climatologue, qui a participé à une étude prospective sur les enjeux du changement climatique en Nouvelle-Aquitaine. Anticiper ce phénomène, c'est aussi réfléchir à de nouveaux revêtements du sol: en Californie, des municipalités ont repeint routes et trottoirs en blanc pour abaisser la température ressentie en cas de fortes chaleurs ». Et il ne s’agit pas de dégager quelques principes et préconisations clé, tout est imbriqué. « Il faudra entièrement repenser l’urbanisme, les transports, l’agriculture ou encore la pêche, énumère-t-il. Le réchauffement climatique aura et a déjà des conséquences sur tout ça. Aujourd’hui, on est dans la projection, pas la prédiction : on anticipe pour se préparer et se protéger ».

L’espoir d’une vie longue et bonne, les promesses de la science, éditions Odile Jacob, 21,90 euros.