Mercure dentaire: Les plombages sont-ils un «poison» dans la bouche des Français?

FAKE OFF Les amalgames dentaires (ou « plombages ») contiennent bien du mercure, mais ses liens avec des maladies comme Parkinson ou Alzheimer ne sont pas avérés... 

Alexis Orsini

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L'amalgame dentaire (ou « plombage ») fait l'objet de vifs débats de longue date.
L'amalgame dentaire (ou « plombage ») fait l'objet de vifs débats de longue date. — PHILIPPE HUGUEN / AFP
  • Depuis le 1er juillet, l'utilisation d'amalgames dentaires est interdite sur les mineurs de moins de 15 ans, les femmes enceintes ou qui allaitent au sein de l'Union européenne. 
  • Des opposants à l'amalgame dentaire, comme l'association Non au mercure dentaire, réclament son interdiction en raison de ses dangers pour la santé.
  • Si le recours à ce dispositif médical diminue en France et en Europe, son lien avec des maladies comme Parkins n'est pas prouvé, même si la toxicité du mercure est établie.

Les amalgames dentaires – plus connus sous le nom de « plombages », utilisés après le soin d’une carie – sont-ils un « poison » dans la bouche des citoyens européens, et, plus spécifiquement, des Français ? C’est ainsi que sont présentés ces dispositifs médicaux par le média indépendant en ligne Bastamag, spécialisé dans les questions sociales et environnementales.

Dans un article en date du 9 juillet, le média se félicite de l’interdiction par le Parlement européen - effective depuis le 1er juillet - de la pose de cet alliage métallique (issu d’un mélange de poudre constituée d’argent, d’étain et de mercure liquide à hauteur de 50 %) chez les enfants de moins de 15 ans, les femmes enceintes ou encore celles qui allaitent leur enfant. Une décision perçue comme une reconnaissance de « la toxicité du mercure dentaire » par Geoffrey Begon, administrateur de l’association Non au mercure dentaire (NAMD), qui réclame son interdiction pour l'ensemble de la population.

Marie Grosman, conseillère scientifique de NAMD et coauteure, avec Roger Lenglet, de Menace sur nos neurones (Actes Sud, 2011), partage son avis : « Cette décision est une reconnaissance implicite de la dangerosité du mercure dentaire, a minima sur le cerveau en développement. » 

Si le mercure et ses composés sont bien reconnus comme « l’un des dix groupes de produits chimiques extrêmement préoccupants pour la santé publique » selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’impact réel sur la santé du mercure contenu dans les amalgames dentaires, lui, fait l’objet d’un débat de longue date.

FAKE OFF

Bastamag indique ainsi que ces dispositifs dentaires « libèrent du mercure en permanence sous forme de vapeurs, qui s’accumule dans le cerveau, les reins ou le foie ». Dans sa synthèse de 2009 sur « la sécurité des amalgames dentaires », le chirurgien-dentiste Michel Matysiak relativise la fréquence de ce phénomène : « Une libération de faibles quantités de vapeurs de mercure peut survenir à température buccale en fonction du nombre [d’amalgames présents], des habitudes de mastication, de la texture et de la chaleur des aliments, […] et du brossage des dents. » 

Deux opérations médicales pratiquées par les dentistes exposent particulièrement aux vapeurs de mercure, comme l’explique Dominique Chave, en charge de la Commission de la vigilance et des thérapeutiques au sein de l’Ordre national des chirurgiens dentistes (ONCD) : « Les vapeurs se dégagent quand l’amalgame est posé ou déposé, par exemple quand on le fraise pour l’enlever d’une carie. »

Doniphan Hammer, premier vice-président de la Confédération nationale des syndicats dentaires (CNSD) et praticien à Poitiers, nuance : « Les vapeurs se dégagent surtout lors de la dépose et nécessitent l’utilisation d’une digue, pour assurer un maximum d’aspiration de salive. Le risque est moindre lors de la pose car l’amalgame est obligatoirement encapsulé, ce qui évite une manipulation du praticien. »

Des liens possibles (mais non prouvés) entre sclérose en plaques et amalgames dentaires

Les dentistes, assistants dentaires et patients sont donc tenus au respect de certaines précautions pour se protéger de ces vapeurs : port d’un masque (idéalement en charbon), utilisation d’un récupérateur d’amalgame…  

La libération de vapeurs de mercure engendrée par les amalgames dentaires a-t-elle des méfaits « neurotoxiques, génotoxiques, immunotoxiques, reprotoxiques » sur l’homme, comme l’affirme Bastamag ? Et ces dispositifs médicaux sont-ils susceptibles d’entraîner « une sclérose en plaques, la maladie de Parkinson ou d’Alzheimer », comme le soutient Marie Grosman ?

La conseillère scientifique de Non au mercure dentaire – qui prône un recours à des dispositifs alternatifs comme les composites – cite notamment une étude néo-zélandaise « qui a établi un lien entre l’amalgame dentaire et la sclérose en plaques ». Mais la conclusion de ce travail, basé sur le suivi de membres de l’armée néo-zélandaise entre 1977 et 1997, émet d'importantes réserves : « La possibilité d’un lien entre la sclérose en plaques et les amalgames dentaires nécessite des recherches plus poussées. […] Les résultats sont pour l’essentiel rassurants et ne démontrent qu’une preuve limitée d’un lien entre les amalgames et des maladies. »  

Marie Grosman convient elle-même de la complexité d’un tel processus : « Il y a de réelles difficultés à mettre en lien l’exposition aux amalgames et certaines maladies, sans compter le délai entre l’exposition et la maladie… Il s’agit souvent d’un faisceau d’indices. » Doniphan Hammer, lui, ne cache pas son scepticisme : « Je suis loin d’être convaincu par ces affirmations sur la neurotoxicité de l’amalgame dentaire. Les patients atteints de neurotoxicité ont certes des amalgames en bouche, mais tous ceux qui ont des amalgames en bouche ne sont pas atteints de neurotoxicité. »

Illustration d'un dentiste.
Illustration d'un dentiste. - ISOPIX/SIPA

Des risques pour la santé jugés « faibles » par l’ANSM

En France, le ministère de la Santé se montre catégorique : « A ce jour, aucune étude scientifique rigoureuse n’a pu mettre en évidence d’effets néfastes des obturations par amalgame sur l’état de santé général des patients. » Il rappelle par ailleurs que « les doses quotidiennes de mercure absorbées [à cause des amalgames] par l’organisme sont infimes et très en deçà (8 à 10 fois en dessous) des seuils auxquels des effets toxiques pourraient commencer à être observés.»

En 2015, à l’occasion de la mise à jour de ses recommandations sur le sujet émises dix ans plus tôt – dont certains auteurs étaient soupçonnés de conflit d’intérêts par NAMD –, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM, ex-AFSSAPS) concluait pour sa part : « Les arguments épidémiologiques existants dans la littérature concernant la possibilité de risque pour la santé associée au port d’amalgames dentaires apparaissent faibles. » 

Le règlement du Parlement européen du 17 mai 2017, à l’origine de l’interdiction spécifique entrée en vigueur le 1er juillet, la justifie autant pour des raisons environnementales qu’au nom du principe de précaution : « L'utilisation du mercure dans les amalgames dentaires représente l'utilisation de mercure la plus importante dans l'Union et constitue une source significative de pollution. […] Par ailleurs, il y a lieu de prendre des mesures spécifiques de protection de la santé à titre préventif pour les membres vulnérables de la population, tels que les enfants et les femmes enceintes ou allaitantes. »

Un danger environnemental avéré

Le danger environnemental du mercure contenu dans les amalgames dentaires ne donne pour sa part lieu à aucun débat. Les dentistes français, obligés d’utiliser un récupérateur d’amalgames pour traiter ses résidus, sont bien au fait de la procédure : « Les amalgames déposés finissent dans le récupérateur dédié, qui en récupère 95%. On les met ensuite dans des cassettes, qui sont collectées environ 2 fois par an par une société spécialisée » explique ainsi Dominique Chave.  

Le consensus règne donc sur la nécessité de proscrire leur dépose. « Je réduis mes obturations avec l’amalgame, même s’il y a encore des cas où je l’utilise car il a des propriétés que n’ont pas les autres matériaux. Mais il y a une diminution très importante de l’utilisation d’amalgame dentaire au sein de la profession, c’est sûr et certain » affirme Doniphan Hammer.  

« A mon sens, la meilleure solution reste la prévention pour éviter l’apparition de caries », conclut Dominique Chave, conformément aux recommandations de la Convention de Minamata, adoptée en 2013 pour « protéger la santé humaine et l’environnement contre les émissions de mercure », qui prévoit notamment une élimination progressive du recours aux amalgames dentaires. 

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