VIDEO. Dépakine, seuils dépassés et danger pour la santé... Que sait-on des substances toxiques rejetées par l'usine Sanofi?

POLLUTION Des rejets de bromopropane, qui entre dans la composition de la Dépakine, ont été enregistrés à des taux dépassant « de 90.000 fois et 190.000 fois la norme »...

Anissa Boumediene

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Sanofi a annoncé lundi soir avoir décidé d'engager l’arrêt de la production de son site de Mourenx.
Sanofi a annoncé lundi soir avoir décidé d'engager l’arrêt de la production de son site de Mourenx. — MEHDI FEDOUACH / AFP
  • L’usine de Sanofi à Mourenx (Pyrénées-Atlantiques), où le groupe pharmaceutique produit l’antiépileptique Dépakine, rejette des « matières dangereuses à des taux astronomiques », dénonce lundi l’association France Nature Environnement (FNE).
  • L’association réclamait ce lundi la fermeture administrative du site.
  • Face au tollé provoqué, la firme a annoncé ce lundi soir avoir décidé « d’engager dès aujourd’hui l’arrêt de la production de son site de Mourenx, et d’opérer les améliorations techniques annoncées et indispensables à un retour à la normale ».

Un air trop chargé en polluants ? A Mourenx (Pyrénées-Atlantique), l’usine de Sanofi dans laquelle le groupe pharmaceutique produit l’antiépileptique Dépakine rejette des « matières dangereuses à des taux astronomiques », a dénoncé ce lundi l’association France Nature Environnement (FNE).

Cette usine a l’autorisation d’émettre « cinq composés organiques volatils (bromopropane, toluène, isopropanol, valéonitrile et propène) dans l’air dans la limite globale de 110 mg/m3 » mais « en émet en réalité 770.000 mg/m3, soit 7.000 fois plus que la norme autorisée », a affirmé le réseau associatif. Face au tollé, Sanofi Chimie a annoncé le soir même avoir décidé « d’engager l’arrêt de la production de son site de Mourenx, et d’opérer les améliorations techniques annoncées et indispensables à un retour à la normale ». Retour sur le déroulé des événements.

Depuis quand l’usine Sanofi de Mourenx émettait-elle des rejets toxiques ?

« A l’occasion d’analyses dans le cadre d’un projet d’investissement pour son unité à Mourenx fin 2017, les équipes de Sanofi Chimie ont identifié des rejets localisés de vapeur de solvants dans l’atmosphère, principalement du bromopropane, reconnaissait la firme ce lundi dans un communiqué. Ces rejets localisés se sont révélés supérieurs aux concentrations autorisées par l’arrêté préfectoral d’exploitation applicable au site ». Sanofi assure ainsi avoir, « après vérifications, procédé aux communications nécessaires avec les Services concernés de l’Etat ».

Problème pour FNE, « Sanofi a relevé ces dépassements de seuils en octobre 2017 mais n’a communiqué cette information à la préfecture qu’en mars dernier, lors d’une inspection, relève Solène Demonet, coordinatrice du réseau Risques et Impacts pour l’association. Et on ignore toujours à partir de quand ces rejets de bromopropane ont commencé à dépasser les seuils autorisés. » Des dépassements possibles « parce que Sanofi ne contrôlait pas ses trois colonnes de l’usine, mais une seule. Jamais contrôlées, les deux autres ont envoyé ces quantités astronomiques de polluants dans l’air », ajoute-t-elle.

Ces dépassements de rejet de bromopropane représentent-ils un danger pour la santé des riverains ?

Sanofi a réagi à ces accusations, reconnaissant « un problème de dépassement localisé des seuils de rejet de vapeur de solvants », mais a assuré que « les populations ne sont pas exposées à des niveaux supérieurs aux seuils fixés par la réglementation ». Un avis que ne partage pas FNE, qui s’inquiète que les rejets dans l’air de bromopropane, qui entre dans la composition du valproate de sodium (Dépakine), dépassent « de 90.000 fois et 190.000 fois la norme ». Or, le bromopropane est « une substance classée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) comme CMR : cancérogène, mutagène et reprotoxique possible ». Et la fiche toxicologique consacrée au bromopropane par l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents de travail et des maladies professionnelles (INRS) fait état d’un « produit "pouvant nuire à la fertilité, susceptible de nuire au fœtus" et présentant un "risque présumé d’effets graves pour les organes à la suite d’expositions répétées ou d’une exposition prolongée" », détaille Solène Demonet. Le bromopropane peut aussi « provoquer une sévère irritation des yeux, des voies respiratoires et de la peau », énumère-t-elle.

« Les normes en vigueur ne sont déjà pas les plus adaptées sur le terrain du risque sanitaire, alors des dépassements de cette ampleur sont gravissimes et inadmissibles, condamne Isabella Annesi-Maesano, épidémiologiste spécialiste des maladies allergiques et respiratoires à l’Inserm. Il va falloir déterminer l’étendue de ces effets dans le secteur contaminé : les salariés du site et les riverains sont-ils les seuls à être exposés à ces rejets ou mettent-ils en danger une population plus lointaine ? Il va falloir faire la lumière sur ce point, poursuit l’épidémiologiste. En revanche, ce qui est certain, c’est que de tels dépassements de seuils dans le rejet de bromopropane dans l’air constituent un risque pour la population. Et en l’état actuel des connaissances dont nous disposons sur la Dépakine, il est certain que ces rejets aériens de bromopropane représentent un risque sanitaire potentiel pour les femmes enceintes ».

Mais ces risques sanitaires ravivent le scandale de la Dépakine. Selon des estimations officielles, le valproate est accusé d’avoir entraîné des malformations chez 2.150 à 4.100 enfants et des troubles mentaux et du comportement chez 16.600 à 30.400 enfants qui y ont été exposés dans le ventre de leur mère ces cinquante dernières années. A ce jour, tous les médicaments au valproate sont interdits aux femmes enceintes et en âge de procréer, sauf exception dans des cas d’épilepsie particuliers.

Que va-t-il se passer maintenant ?

« Ce type d’événements soulève la question des moyens alloués au contrôle de ces sites à risques, regrette Isabella Annesi-Maesano. Or, un faut que ces contrôles puissent être permanents et réalisés par des autorités indépendantes, sous la tutelle de l’Etat, insiste l’épidémiologiste, et non se contenter d’analyses diligentées par les firmes elles-mêmes ». Un point de vue partagé par FNE, qui réclame « une enquête indépendante pour faire la lumière sur ces rejets et leurs conséquences, et qui analyse la totalité des risques sanitaires induits par ces dépassements de seuils ». Face aux risques sanitaires associés au bromopropane, FNE et l’association locale Sepanso 64 réclamaient lundi « l’arrêt immédiat des pollutions, quitte à envisager la fermeture administrative du site », et comptaient porter plainte. Sanofi a d’abord indiqué avoir « diligenté une étude d’impact sanitaire auprès d’un organisme indépendant qui a conclu que les populations ne sont pas exposées à des niveaux supérieurs aux seuils fixés par la réglementation. Un plan d’actions a immédiatement été engagé par le site qui a mis en place une unité de collecte et de traitement des rejets afin de les réduire significativement. Cette unité est en cours de démarrage », précise le groupe pharmaceutique français dans un communiqué.

Pas de quoi convaincre l’association FNE. « Sanofi est censé respecter les conditions d’exploitation du site déterminées par arrêté préfectoral, rappelle Solène Demonet. C’est pourquoi nous travaillons actuellement à la constitution d’une plainte. Nous attendons de voir les prochaines évolutions du dossier ». Lundi soir, Sanofi Chimie a déclaré avoir « diligenté une enquête pour mieux comprendre les causes et l’historique de la situation » et décrété « l’arrêt de la production de son site de Mourenx » à effet immédiat, le temps « d’opérer les améliorations techniques annoncées et indispensables à un retour à la normale ».