Alcoolisme: Le plan de prévention du lobby de l'alcool peut-il être efficace?

DROGUE Alors que le lobby de l'alcool vient d'annoncer des mesures pour lutter contre l'alcoolisme, ce plan divise les experts...

Oihana Gabriel

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Alcool. Image d'illustration.
Alcool. Image d'illustration. — Svancara Petr---Petr Sva/AP/SIPA
  • Interpellés en février par Emmanuel Macron, les producteurs et négociants de vins, spiritueux et bières ont proposé mercredi près de 5 millions d’euros pour financer des actions de prévention contre la dépendance.
  • Le lobby qui finance la prévention, voilà une première en France qui enthousiasme certains mais ne convainc pas tous les experts.

Annonce indécente ou premier pas décisif dans la lutte contre l’alcoolisme ? Le lobby de l’alcool français va apporter pour la première fois son obole au plan de santé publique en finançant la prévention de l’alcoolisme. Mercredi, Vin et Société, l'organisme représentant le puissant lobby du vin, a remis un plan comportant 30 mesures. Parmi celles-ci, les alcooliers s’engagent à mieux faire respecter l’interdiction de vente d’alcool aux mineurs, par le biais de formations des professionnels au contact, notamment dans les supermarchés. Ou de favoriser la diffusion de « wine-bags » dans les restaurants pour ne pas obliger les clients à se forcer à finir leur bouteille. Enfin, le logo «zéro alcool pendant la grossesse» devrait doubler de taille. Autant de promesses que certains saluent… Quand d’autres dénoncent des mesurettes inutiles et même inquiétantes.

Un premier pas important

Ce qui met tout le monde d’accord, c’est qu’on assiste à une nouveauté. « Cet élan, c’est une grande première », se félicite Laurence Cottet, ancienne alcoolique et depuis patiente-experte. qui se dit « enchantée qu’enfin on arrive tous ensemble à s’interroger». «Il faut sortir de cette scission entre d’un côté addictologues et de l’autre industriels, deux extrêmes qui se parlent peu », estiime-t-elle.

Selon elle, pas de doute, c’est sur l’information qu’il faut miser. C’est pourquoi la sensibilisation à l’école, au collège, au lycée, piste promue par l’industrie, lui semble essentielle. « En tant qu’ancienne alcoolique, je continue à aimer le bon vin mais faute d’avoir été prévenue sur la maladie de l’alcoolisme, je n’ai plus droit d’y toucher. Eduquer les jeunes pour éviter cette situation les aidera, mais les producteurs peuvent aussi y voir leur intérêt. »

« On nage en plein conflit d’intérêts »

Beaucoup s’interrogent toutefois sur la fiabilité des informations qui seront dévoilées par les industriels. « Le problème majeur est éthique : est-ce qu’on accepte que les alcooliers payent la prévention » ?, interroge Mickaël Naassila, chercheur sur l’alcool.

« C’est indécent !, tempête Michel Reynaud, professeur de psychiatrie et d’addictologie et président du Fonds Actions Addictions. Pour faire de la formation aux distributeurs et aux bars-tabacs, encore faudrait-il que l’information diffusée soit juste et scientifique. Or, sur le site de Vin et Société, l’information c’est que le vin est bon pour la santé ! On nage en plein conflit d’intérêts. »

Le plus scandaleux, selon l’addictologue, c’est que « promouvoir la consommation responsable revient à faire porter la responsabilité uniquement sur le consommateur, or elle incombe aussi au producteur et au distributeur. » De son côté, l' l’Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie (ANPAA) interpelle la ministre de la Santé dans un communiqué : « les politiques de santé publique concernant l’alcool doivent être élaborées par des représentants de la santé publique, sans ingérence d’intérêts commerciaux ».

Pour la première fois depuis 25 ans, la consommation de spiritueux augmente à nouveau légèrement en France depuis le début de l'année, malgré les campagnes anti-alcool.
Pour la première fois depuis 25 ans, la consommation de spiritueux augmente à nouveau légèrement en France depuis le début de l'année, malgré les campagnes anti-alcool. - Mychèle Daniau AFP/Archives

Des mesures efficaces ?

Le lobby se targue de promettre 5 millions d’euros sur quatre ans. « Une implication dérisoire, balaie Mickaël Naassila : 5 millions d’euros sur quatre ans, c’est peu vis-à-vis des 14 millions prévus pour de la publicité pour le champagne sur les abribus… Ou les 500 millions du budget publicitaire annuel des alcooliers… »

Mais surtout, ces mesures risquent de ne pas atteindre leur objectif : lutter efficacement contre l’alcoolisme. « Il ne suffit pas de dire qu’on injecte des millions dans la prévention, il faut réfléchir à quelle prévention, s’agace le chercheur. On peut imaginer que les alcooliers vont être enclins à financer des mesures peu efficaces. Le plan reste d’ailleurs très vague et si on ouvre cette porte, il serait plus judicieux de créer une structure publique et indépendante qui gère le budget et les actions de prévention, à l’instar de la Française des jeux. Augmenter le logo, sensibiliser les mineurs, c’est largement insuffisant, on aurait dû le faire depuis longtemps, c’est du droit à l’information ! »

Même colère du côté de l’ANPAA : « le lobby propose naturellement de s’en remettre à l’autorégulation des professionnels, c’est-à-dire à eux-mêmes, alors que toutes les études internationales démontrent, quel que soit le domaine, que la seule auto-régulation des professionnels ne marche jamais. C’est d’ailleurs pourquoi les différents lobbies la proposent, elle est inefficace. »

Taxer davantage

Joël Forgeau, président de Vin et Société, assure s’être inspiré de l’Espagne et de l’Italie, qui ont « mis en place depuis des années des programmes de prévention co-construits avec les filières de producteurs. Nous préférons nous inspirer de leur modèle plutôt que de celui des pays du nord de l’Europe qui utilisent l’arme fiscale et des discours moralisateurs excessifs ». Selon lui, ces méthodes « ne marchent pas ».

L'argument économique semble aussi avoir pesé lourd pour écarter cette solution : taxer davantage le vin, deuxième poste d’exportation derrière l’aéronautique, pourrait avoir des conséquences économiques désastreuses. Ce qu'a bien pris en compte Emmanuel Macron. « Ne cassons pas la filière économique viticole qui représente des millions d’emplois, plaide Laurence Cottet. D’autant que les 9/10e des Français n’ont pas de problème avec l’alcool. »

Deux arguments balayés par Michel Reynaud. « Une étude vient de sortir qui montre que le top 15 des ventes en grandes surfaces, arrivent en tête des vins à moins de 2 euros le litre, puis les rosés. Quand on dit qu’on défend les grands terroirs et l’œnologie, c’est une feuille de vigne qu’on met devant la réalité des consommations ! » Et l'addictologue ajoute : « Les seules mesures qui sont connues pour être efficaces, c’est l’augmentation du prix de l’alcool et le contrôle de la publicité. Deux pistes qui ne sont évidemment pas proposées. »

Besoin d’une stratégie globale

Faire comprendre au grand public les dangers de l’alcool, pas seulement pour leur foie, mais aussi pour un certain nombre de cancers, demande un travail de fond. « On ne commence pas par le bon bout, synthétise Mickaël Naassila. La prévention nécessite une approche globale avec des mesures notamment strictes et efficaces (prix minimum, taxes, publicité, interdiction de vente aux mineurs appliquée, etc.), et c’est urgent. Associer les alcooliers aux discussions, pourquoi pas, mais ce sont les professionnels de santé et la santé publique qui doivent avoir les cartes en main. Les alcooliers vont aller faire de la prévention dans les établissements scolaires, universitaires et les lieux festifs alors que la publicité et l’incitation à consommer envers ces populations cibles sont présentes à outrance ! »

Selon Michel Reynaud, un plan de mobilisation contre les addictions devait être annoncé en mars. Et il est depuis repoussé. « On attend un plan ambitieux et efficace, pas ces mesurettes honteuses. »

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