• La fausse couche a longtemps été totalement taboue. Mais certaines femmes osent depuis peu parler de leur détresse.
  • En revanche, les pères, parfois touchés, ont du mal à exprimer leur douleur.
  • Alors qu'une réflexion sur l'éducation moins sexiste des garçons et sur le congé paternité a lieu, 20 Minutes s'intéresse à cette souffrance secrète et ses raisons. 

Si commun et pourtant si dévastateur. Si la parole commence (à peine) à se libérer sur la difficulté de traverser une fausse couche, elle se conjugue en général au féminin. En France, une femme sur quatre voit une grossesse s'interrompre brutalement, souvent pendant le premier trimestre. Certaines stars comme Nicole Kidman, mais aussi des femmes anonymes osent depuis peu dire leur détresse, parfois le soutien ou la banalisation des médecins, la solitude aussi. Mais du côté des hommes, avouer cette blessure reste exceptionnel. Mark Zuckerberg avait tenté de briser le tabou autour de cette tristesse qui se vit à deux en 2015. Si chacun traverse une fausse couche à sa façon et si cette perte ne signifie pas forcément effondrement, avoir la possibilité de s’épancher pourrait soulager certains hommes qui souffrent en silence.

« Cela s’inscrit dans le lignage du tabou pour les femmes », introduit Stéphane Clerget, pédopsychiatre et auteur de Quel âge aurait-il aujourd’hui? Même si quelques femmes osent évoquer cette épreuve, beaucoup la cachent encore. Paul* et sa compagne ont vécu quatre fausses couches, en évitant d’en parler à leurs proches. « Elle ne veut pas d’apitoiement, explique Paul. Elle n’a pas envie que ma mère le sache, ce que je comprends, mais ça fait une oreille de moins pour en parler or, il y a peu de gens à qui je suis prêt à le confier ».

20 % des hommes souffriraient

Si cette épreuve est en général moins douloureuse pour les pères que pour les mères, physiquement comme psychiquement, certains en sortent marqués. « C’est une réalité clinique, on voit de plus en plus d’hommes affectés, assure Stéphane Clerget, qui estime qu’environ 20 % des hommes souffrent après une fausse couche. D’autant plus quand les fausses couches se répètent, quand il n’y a pas d’enfant et qu’ils attendent depuis longtemps. Certains peuvent souffrir dans leur chair, au même titre qu’une couvade, ils tombent en dépression. »

Gauthier, chamboulé par la fausse couche de sa femme en 2016, a caché sa peine : « ça a été une épreuve très difficile pour moi, je me suis posé plein de questions, je culpabilisais, je devais réconforter ma compagne et moi je ne montrais rien, je gardais tout en moi et quand j’étais seul, je pleurais ».

Des pères plus impliqués

Pourquoi cette détresse ? Longtemps, on a considéré la grossesse comme une histoire de femmes. Mais « aujourd’hui les pères s’impliquent beaucoup plus dans l’éducation des jeunes enfants et ils anticipent plus grâce aux techniques d’imagerie : on voit des échographies en 3D, en couleurs, ce qui favorise l’attachement avant l’arrivée du bébé », assure Stéphane Clerget.

Echographie d'un bébé, illustration
Echographie d'un bébé, illustration - PULSE/SIPA

Quand Romain* a entendu la gynécologue dire à sa femme, « mais madame, vous êtes sûre que vous étiez bien enceinte, parce que là il n’y a strictement rien… », ce fut une vraie « déflagration ». « S’il est vrai que les femmes enceintes s’imaginent rapidement future maman, il en a été de mème pour mon rôle de futur papa, avoue cet internaute. La tentative de dédramatisation nous a choqués et perturbés. Mentalement cela a été très compliqué pour nous et également de mon côté. Même si je ne l’ai pas porté, j’avais un profond sentiment de vide et d’avoir perdu quelque chose. »

L’autre gros changement dans la parentalité, c’est la multiplication des parents qui passent par un coup de pouce médical. « L’infertilité ne cesse de croître, chez les hommes aussi, avec les techniques de PMA, ils sont impliqués dans l’élaboration de ce projet et dans la progression de la grossesse, reprend le Dr Clerget. On se sent d’autant plus responsable quand ça se passe mal. Avant, on se disait c’est une volonté divine ou c’est la nature, là on a failli. »

« Ni légitime, ni confortable »

Mais avant de pouvoir se débarrasser de cette tristesse et de cette culpabilité, encore faut-il que ces pères ne se voient pas en « victime collatérale » qui n’auraient pas droit aux larmes. « Souvent le désir d’enfant de la femme est plus manifeste et celui de l’homme plus discret, remarque Luis Alvarez, psychiatre à la clinique périnatale et à l’Hôpital américain à Paris. Un garçon vers 4 ans comprend avec tristesse qu’il ne peut pas avoir de bébé. La grossesse, c’est dans le corps de la femme, dans une extraterritorialité pour l’homme. Ce qui explique qu’il ne se sent ni légitime, ni confortable dans la manifestation de sa douleur en cas de fausse couche. Ils considèrent que leur rôle est davantage de soutenir leur compagne endolorie et endeuillée, ils ravalent, occultent leur propre peine. »

Illustration d'un couple de futurs parents.
Illustration d'un couple de futurs parents. - O. Gabriel / 20 Minutes

En effet, beaucoup d’hommes insistent sur la douleur de leur partenaire. « Je ne crois pas avoir ressenti un deuil, mais j’étais très déstabilisé et désarmé par la détresse de ma femme », se rappelle Maxime qui a vu la grossesse s’arrêter brutalement au bout d’un mois et demi. « Ils souffrent à double titre : en tant que père et par empathie avec la mère, résume Stéphane Clerget. Le problème, c’est d’arriver à faire le tri entre ses sentiments et ceux de l’autre. »

Si certains ne sont réellement pas bousculés par cette perte d’un projet encore abstrait, d’autres mettent en sourdine leurs sentiments pour ne pas accroître la détresse de l’autre. « Pour la femme c’est un bébé qui est perdu, pour un homme c’est une grossesse, synthétise Luis Alvarez. Avec un risque de décalage à l’intérieur du couple. » Car le dialogue n’est pas toujours évident, même s’il est indispensable pour rebondir à deux. « J’étais sur du rationnel, je répétais c’est normal, c’est courant, se remémore Maxime. C’est une vraie épreuve d’aider l’autre même quand tu n’es pas au même niveau émotionnel. Mais parfois, ça rapproche. »

Des manifestations autres

Pour certains hommes, parler est pourtant nécessaire… « Les douleurs tues durent plus longtemps, prévient le Dr Clerget. Il y a des manifestations qui ne sont pas vécues comme une douleur : irritabilité, agitation et le plus souvent surinvestissement dans le travail ».

Et parfois la douleur trouve une voie psychosomatique pour s’exprimer… « Certains attrapent beaucoup de "bobos", ont des accidents, prévient le Dr Alvarez. En général, ils peuvent manifester cette douleur lorsqu’ils ont l’impression que leur compagne va mieux, très à distance de la perte. »

Mais avant que les hommes puissent prendre la parole sur ce sujet tabou, encore faudrait-il qu’ils sachent mettre des mots sur leurs émotions. « Quand ils voient leur femme souffrir, ils n’imaginent pas qu’exprimer leur peine est aussi un moyen de la soutenir, car ils ne sont pas éduqués comme ça, regrette le Dr Clerget. La contenance, la maîtrise émotionnelle est encore très présente dans l’éducation des garçons. »

« La société accepte la mater dolorosa, mais pas le pater doloroso », renchérit le Dr Alvarez. Qui estime que les hommes ne sont pas prêts à prendre la parole sur ce sujet. Sa clinique périnatale a d’ailleurs ouvert une consultation pour les parents endeuillés, boudée par les hommes !

Il faut dire que les personnels de santé ont rarement le réflexe de donner la parole aux pères. « Si on pense à consoler une femme en deuil d’un fœtus, on ne pense pas à l’homme », avertit Stéphane Clerget. « Quand les hommes vont ressentir qu’il y a davantage de bienveillance et d’accueil de leur peine, ils pourront peut-être s’approprier cette parole », espère son collègue psychiatre.

* Le prénom a été changé.

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