VIDEO. Dr Kpote, animateur de prévention: «Les ados sont dans un grand écart continuel sur la sexualité»

INTERVIEW Dr Kpote, animateur en prévention, vient de publier un recueil de chronique, «Génération Q»...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Portrait de Dr Kpote, animateur de prévention en milieu scolaire depuis 2000.
Portrait de Dr Kpote, animateur de prévention en milieu scolaire depuis 2000. — Dr Kpote
  • Dr Kpote distribue des préservatifs et arpente les lycées d'Ile-de-France depuis dix-huit ans, évoquant les questions de sexualité, d'addictions et de stéréotypes de genre avec les adolescents.
  • Il a publié en mai un recueil de certaines de ses chroniques, publiées dans le magazine Causette.
  • Alors qu'on réfléchit depuis #metoo à comment mieux éduquer enfants et ados au respect, ses récits hilarants et puissants offrent une phographie personnelle sur la jeunesse et son rapport à la sexualité. 

C’est une parole rare et précieuse. Les animateurs de prévention en milieu scolaire, qui échangent au quotidien avec des adolescents de tous les milieux sur le porno, le consentement, le cannabis, les violences sexuelles, le respect sont des mines d’or pour tâter le pouls de ces jeunes en construction. Mais peu osent prendre la plume. Dr Kpote (oui, c’est un surnom car l’animateur finit ses ateliers par une distribution de préservatifs) laisse entrevoir un peu de ce boulot de terrain pas évident et passionnant avec ses deux pages mensuelles dans le magazine Causette.

En mai, il a publié Génération Q*, recueil de ces chroniques douces-amères et enlevées, qu’il dédicace notamment à sa mère victime de violences conjugales. Style de biker, franc parler et engagement en bandoulière, 20 Minutes a rencontré cet animateur, un homme qui parle de féminisme, un non séropo qui parle de sida et qui tente d’inculquer dialogue et respect aux adolescents de toute l’Ile-de-France… Et même à la maison !

Vous faites de la prévention auprès d’adolescents depuis 2000, beaucoup dénoncent les dangers du porno, mais l’âge du premier rapport sexuel est stable depuis les années 1980… Est-ce que le rapport à la sexualité a vraiment changé ?

Ils se construisent à la même vitesse mais ce qui a changé, c’est les outils. Ils ont une bombe nucléaire dans la main, leurs propres réseaux d’information, Snapchat, Instagram, que les parents ne comprennent pas et avec aucun filtre. Cela a changé le rapport au corps, à la violence. Beaucoup d’adolescents se mettent en danger. Avec la même inégalité que dans la société : si une sextape d’un couple fait le tour du lycée, c’est les filles qui prennent le plus cher systématiquement. Les ados sont dans le grand écart continuel parce qu’il y a un retour aux valeurs traditionnelles : gagner de l’argent, avoir une femme et des enfants, une forte présence de la religion et en même temps, ils parlent à 14 ans de fellation ou de sado-masochisme. 

Sur la lutte contre les stéréotypes, vos chroniques font un peu froid dans le dos côté machisme et méconnaissance, c’est quoi votre analyse de la situation ?

On est hyper loin du compte. Même pour les mecs qui se disent hyper concernés ! Il suffit de parler de charge mentale. Moi -même, j’ai fait le bilan avec ma compagne… et j’ai ri jaune. Ce qui m’a amené à réfléchir, c’est la somme de témoignages de filles dans les classes sur le harcèlement de rue et le sexisme. Elles ont toutes une anecdote à raconter. Et elles se font régulièrement couper la parole par les mecs. On construit les filles beaucoup dans la séduction, les mecs dans la domination. Travailler en amont, amener les jeunes à réfléchir sur les messages que la société véhicule, ça les met en situation pour imaginer la relation sexuelle à venir.

Au moment de #metoo, beaucoup ont insisté sur l’importance de l’éducation. Vous proposez quoi pour qu’on améliore tout ça ?

Pas parler qu’avec les ados, mais avec les adultes. Si tu vois deux heures les jeunes et que derrière au quotidien le père est ultra-sexiste à la maison, ça ne sert à rien. Le chantier est énorme.

Autre sujet ultra tabou, comment faire de la prévention sur les drogues avec des ados ?

On fait de la réduction des risques, donc le discours qu’on tient c’est si tu consommes, comment devenir un consommateur intelligent. S’ils expérimentent, qu’ils se fassent le moins mal possible. Il faut bien séparer la consommation festive, occasionnelle et celle qui n’est pas adaptée comme arriver défoncé au lycée.

Comment on gère la confession en collectivité ?

Je suis parfois en colère. On nous envoie faire de la prévention sur de sujets hyper difficiles, sexualité, drogues, tout en nous disant qu’on n’est pas là pour les faire parler. Quand je parle du consentement, il y a des filles qui sortent de la classe en pleurs. C’est pas de la thérapie de groupe, mais un espace de parole et d’échange et ça peut aller plus loin qu’on ne le pensait. Ce qui demande une vraie vigilance. Dès le début, je préviens qu' on évite les cas particuliers. Mais l’expérience joue. Maintenant, je vois arriver le moment où et par un petit signe, une phrase, je fais comprendre qu’on peut avoir un temps d’échange après à deux. Et surtout les infirmières servent de relais. Nous, on est de passage. Dans une chronique, je raconte qu’une jeune fille m’a parlé d’un viol, à 17h un vendredi, l’infirmière partie. La parole, il fallait que je l’accueille. Sinon, c’est assassin. Je vais pas régler le problème, mais je suis là pour l’accompagner et la diriger vers les bonnes adresses, les personnes ressources, la procédure à suivre. Il ne faut pas forcément une réponse juridique tout de suite, mais prendre le temps d’écouter.

Justement, sur cette chronique vous avouez qu’il y a aussi une frustration de laisser après deux heures ces jeunes, qui ont parfois besoin de suivi…

J’ai bossé presque dix ans dans l’accompagnement de personnes séropositives, parfois sans-papiers avec l’association Sol en si. On apprend à avoir la bonne distance. Cela m’a aidé pour faire de la prévention. Mais c’est vrai que tu repars avec des histoires qui te marquent. Cela fait partie du job. On a d’ailleurs demandé des groupes d’échanges de pratique, où on peut partager notre vécu. Parce qu’on est très seul dans ce métier et c’est parfois douloureux.

Vous parlez beaucoup de l’émergence des questions religieuses, est-ce que ça vous inquiète ?

C’est un vrai changement. Cela m’a inquiété, ce n’est plus le cas. Je suis profondément athée. J’accompagne davantage qu’avant, je feinte. Je suis arrivé dans une classe où les élèves me préviennent : « on est tous musulmans, c’est ramadan, on n’a pas le droit de parler de sexualité », je leur réponds qu’on va parler de relations aux autres. Et finalement, c’est eux qui parlent de sexualité. Du coup, ils sortent de la posture frontale et moi aussi, ça me rend plus intelligent.

Vous êtes père aussi, qu’est ce que vous espérez pour vos enfants ?

Je galère avec mes fils adolescents ! Je suis un des rares à leur prendre la tête sur l’égalité. Et il n’y a pas tant de parents qui font le boulot ! Quand tu défriches, mais seul, tu fais une clairière au milieu de la forêt vierge. On s’engueule beaucoup. Mais j’ai pas envie de lâcher. Ce matin, dans une classe, les mecs disaient encore une fois que les filles qui couchent ne se respectent pas. Je leur réponds que personnellement, j’espère autant pour ma fille que pour mes garçons, qu’ils seront libres dans leur sexualité. Dans la classe, c’est la stupéfaction et l’incompréhension…

* Génération Q, Dr Kpote, Editions La ville brûle, mai 2018, 15 euros.

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