Télévision: «Les séries complexes sont les plus sujettes au "binge-watching"»

INTERVIEW Une étude européenne, dont le volet français est piloté par le professeur Marie Grall-Bronnec depuis Nantes, vise à déterminer si l’on peut vraiment parler d’addiction aux séries TV…

Propos recueillis par Julie Urbach

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Illustration du catalogue de série Netflix
Illustration du catalogue de série Netflix — Stephane de Sakutin / AFP
  • Le docteur Marie Grall-Bronnec exerce à l’institut fédératif des addictions comportementales à Nantes.
  • Elle cherche 500 étudiants amateurs de séries télé pour une étude, qui vise à mieux comprendre leur consommation et à déterminer si un visionnage excessif peut causer des troubles.

« Allez, encore un. » Il est 2h du matin et vous vous apprêtez à avaler un quatrième épisode de votre série préférée ? Le binge watching, ce comportement qui consiste à rester scotché devant son écran sans faire de pause, intéresse de plus en plus la communauté scientifique. Une étude européenne, dont le volet français est piloté depuis Nantes par le professeur Marie Grall-Bronnec (Institut fédératif des addictions comportementales), est menée jusqu’en septembre. Si vous êtes étudiant et âgé de plus de 18 ans, vous pouvez y répondre par ici.

Pourquoi le phénomène du binge watching vous intéresse-t-il ?

Marie Grall-Bronnec : En addictologie, on a longtemps considéré uniquement les substances avant d’évoluer vers des attitudes qui peuvent donner lieu à des excès. Une addiction, c’est une perte de contrôle d’un comportement (consommer un produit, faire du sport, une envie de sexe…) qui est telle qu’elle entraîne des conséquences négatives (perte d’emploi, isolement social, condition physique dégradée…), et que malgré tout, la personne continue.

Cela s’accompagne d’une souffrance clinique vraiment réelle, qu’on n’a pas encore vraiment définie chez les amateurs de séries. Il faut donc vraiment garder de la mesure, ne pas employer le terme d’addiction à tort et à travers avant de voir si elle existe. C’est le but de l’étude que nous menons, dont les résultats seront connus dans un an.

Pourquoi nous adonne-t-on à cette surconsommation de séries télé ?

Il y a d’abord le fait de s’immerger dans une ambiance qui permet de déconnecter de sa vie réelle, ou au contraire de se replonger dans des expériences que l’on a pu vivre, à travers des personnages. C’est un temps agréable, qui vient rythmer sa semaine, ou qui permet d’avoir des sujets de conversation et des moments de partage avec d’autres, et ce même si chacun regarde la série de son côté. Dans certains cas cependant, on peut imaginer des liens entre binge-watching et dépression, car il peut y avoir comme motivation de s’évader d’un quotidien douloureux.

Le fait d’avoir différents outils de visionnage, accessibles à n’importe quel moment, peut aider ce phénomène. Enfin, les concepteurs des séries y sont aussi pour quelque chose ! Les scénaristes travaillent pour produire un rebondissement à la fin, construire un attachement aux personnages. Les séries de qualité, complexes, très élaborées, avec beaucoup de personnages, sont les plus sujettes au binge-watching. Les séries humoristiques, où il y a moins d’effet de surprise, un peu moins.

Avez-vous des patients qui viennent consulter pour du binge-watching ?

C’est important d’être au clair sur les caractéristiques pour pouvoir soigner ce trouble mais pour l’instant, nous n’avons pas eu de demande de prise en charge. Les gens qui ont une consommation excessive décrivent arriver fatigués au travail, voire ne vont pas en cours du matin, mais ne perdent pas pied. Certains arrivent à mettre en place des choses pour se déshabituer, en se désabonnant par exemple, sans avoir besoin d’un professionnel de santé.

Mais si on définit qu’il y a une addiction, on pourra informer le grand public, faire de la prévention, et dire à ces gens qu’ils peuvent trouver de l’aide dans nos services. C’est ce qu’il s’est passé pour les jeux vidéo : il y a eu des débats et ce n’est qu’au terme d’une quinzaine ou vingtaine d’études scientifiques que l’OMS a proposé des critères de diagnostic validés, reconnus par la communauté médicale. On reçoit aujourd’hui des patients pour une addiction aux jeux vidéo.

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