Mort de Naomi Musenga: La jeune femme a-t-elle été victime d'un préjugé baptisé «syndrome méditerranéen»?

MEDECINE Alors que nombre de questions restent en suspens après la mort de Naomi Musenga, et notamment la mauvaise évaluation de sa douleur, certains médecins évoquent un préjugé chez les soignants, baptisé «syndrome méditerranéen»...

Oihana Gabriel

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Une carte Vitale et une ordonnance chez un médecin. Illustration.
Une carte Vitale et une ordonnance chez un médecin. Illustration. — DURAND FLORENCE/SIPA
  • Les révélations sur la mort de Naomi Musenga, décédée quelques heures après avoir contacté le Samu de Strasbourg, continue de poser des questions. 
  • Certains médecins lèvent le tabou du «syndrome méditerranéen», préjugé officieux selon lequel certains patients originaires du pourtour méditerranéen surjoueraient la douleur.
  • Une vision biaisée qui peut provoquer une mauvaise appréciation de la souffrance, si importante pour poser un diagnostic. 

On pourrait croire à une maladie rare liée au soleil ou à l’eau turquoise… Mais le « syndrome méditerranéen » n’a rien à voir avec un diagnostic scientifique ou une quelconque pathologie. C’est ainsi que l’on surnomme un préjugé qui serait partagé par certains soignants, selon lequel les patients originaires des pays méditerranéens exprimeraient plus bruyamment, plus expressivement leur douleur. La mort de Naomi Musenga, dont le Samu de Strasbourg n’a pas pris en compte l’urgence de l’appel, fait émerger la question de cette évaluation biaisée de la douleur.

Est-ce que cette jeune femme a été victime d'un stéréotype lié à son nom? Il est bien trop tôt pour le dire. Mais le drame a fait se délier certaines langues et émerger cette expression méconnue.

Le « syndrome méditerranéen », rumeur ou réalité ?

« On m’en a parlé il y a deux ou trois ans dans un amphithéâtre de médecine, témoigne un externe, qui a souhaité rester anonyme. On nous explique que les patients issus du pourtour méditerranéen ont tendance à surjouer la douleur. Le message derrière tout ça, même si ce n’est pas dit aussi clairement, c’est qu’il faut moins vite s’inquiéter. » Au risque de négliger certains symptômes.

« Le "syndrome méditerranéen", c’est quelque chose que j’ai découvert pendant mes études, il n’y a pas un cours dédié, mais des remarques insidieuses de la part de certains soignants, renchérit Baptiste Beaulieu, généraliste et romancier. Je me souviens d’une blague sur le "syndrome de la Macarena" des Espagnols comme si le patient exécutait cette danse pour dire qu’il a mal partout… »

« C’est ultra-tabou, reprend l’externe. Il m’est arrivé aux urgences, alors que j’accompagnais une patiente maghrébine aux toilettes, de dire aux médecins, "elle a vraiment mal", et de m’entendre répondre, "non, elle a un beau syndrome méditerranéen". »

Un biais que d’autres nient. « Pour moi, ce "syndrome méditerranéen" n’est qu’une rumeur, martèle Patrick Chamboredon, président de l’Ordre des infirmiers. La question posée par la mort de Naomi Musenga, ce n’est pas le biais raciste, mais comment améliorer l’évaluation de la douleur au téléphone. Pour cela, une meilleure formation des opérateurs du Samu et la possibilité de passer l’appel à des infirmiers anesthésistes, particulièrement à même d’évaluer la douleur, pourraient être des pistes. »

Didier Fassin, sociologue et anthropologue spécialiste des enjeux de santé, nuance : « je ne suis vraiment pas convaincu de la réalité de la croyance en un “syndrome méditerranéen” par les personnels de santé aujourd’hui. En revanche, si l’expression me semble avoir disparu, le préjugé qu’elle recouvrait, à savoir une forme de déni culturaliste de la souffrance telle qu’exprimée par certains patients, demeure plus ou moins implicitement présent chez certains. »

D’où viennent ces stéréotypes ?

Sans doute d’études américaines, datant des années 1950, qui ont comparé l’attitude face aux soignants d’Américains d’origine italienne, irlandaise, des WASP (des protestants anglo-saxons blancs)… « Certains infirmiers et médecins reçoivent une courte formation à l’anthropologie où on leur présente ces études qui expliquent que les Américains originaires du Sud de l’Italie se plaignent davantage et ont du mal à expliquer où ils ont mal, souligne Marc Loriol, sociologue et co-auteur de Discrimination ethnique et rapport au public : une comparaison interprofessionnelle , un rapport publié en 2010 qui évoque ce « syndrome méditerranéen ». Ces informations datées et mal digérées peuvent entraîner un message simpliste. »

Mais le chercheur et enseignant à Paris 1 souligne que ce n’est pas l’apanage des soignants. « Dans tous les métiers en lien avec le public où on doit gérer des angoisses (policiers, infimiers, travailleurs sociaux, conseillers de Pole Emploi), plus les contraintes matérielles sont fortes, plus les agents vont catégoriser les individus pour simplifier leur travail. Plus on demande aux gens d’être productifs, moins ils ont le temps de décortiquer chaque cas individuel. »

Quelles conséquences pour les patients ?

Personne n’a le même seuil de tolérance à la douleur. Et aucun soignant ne peut pénétrer le cerveau de son patient pour connaître la réalité de sa souffrance. Mais si un préjugé, conscient ou inconscient, pousse certains soignants à négliger la douleur et limiter la prise en charge, c’est l’égal accès aux soins qui est remis en question. Avec des conséquences qui peuvent s’avérer dramatiques. Retard de diagnostic, calmants moins forts, hospitalisation trop tardive…

Une étude canadienne, citée par le rapport de Marc Loriol, montre que « dans une maternité canadienne, le fait que les femmes immigrées ou amérindiennes soient perçues comme douillettes, se plaignant facilement, explique qu’elles soient plus souvent que les "Blanches" renvoyées chez elles avec une infection ».

« L’expression de la douleur dépend en partie seulement du bagage culturel, qui est extrêmement complexe car le quartier, la famille du patient jouent un rôle, reprend le sociologue. Elle dépend aussi de l’environnement social, du niveau d’éducation et de la situation. S’il y a une incompréhension, cela accroit l’angoisse. Il est toujours plus facile de rentrer en contact avec les personnes qui partagent les mêmes façons de s’exprimer, or le langage médical est très compliqué. Même les médecins et les infirmières ne parlent pas la même langue, alors comment un patient peut s’y repérer ? »

Quelles mesures pour les combattre?

Depuis plusieurs mois, les dénonciations de maltraitances et sexisme entre soignants et envers les patientes ont crispé certains, fait réfléchir d’autres. Est-ce que le drame du décès de Naomi Musenga permettra une prise de conscience sur ces stéréotypes ethniques ? Pour Baptiste Beaulieu, c’est « l’occasion de démystifier, de démonter les arguments de ceux qui y croient et de mettre en avant la pluralité de l’expression de la douleur. Mieux vaudrait proposer un master d’anthropologie pour les étudiants en médecine, plutôt que de faire entrer les patients dans des cases. Les combats pour les minorités, femmes, LGBT, personnes racisées, ça avance beaucoup dans la société comme dans les facs de médecine. La nouvelle génération de médecins semble particulièrement sensible à ces sujets des discriminations. »

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