Troubles bipolaires: «Aujourd’hui, la bipolarité est mieux connue, mais mal diagnostiquée»

INTERVIEW A l’occasion de la Journée des troubles bipolaires organisée ce vendredi, « 20 Minutes » a interviewé le psychiatre Elie Hantouche qui regrette la surmédiatisation de la maladie…

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Les patients qui souffrent de troubles bipolaires alternent des phases maniaques et des épisodes dépressifs.
Les patients qui souffrent de troubles bipolaires alternent des phases maniaques et des épisodes dépressifs. — Pixabay
  • Entre 4 et 6 % de la population serait touchée par les troubles bipolaires.
  • Une maladie psychique qui se traduit par une alternance entre phases de dépression et des épisodes maniaques.
  • Aujourd’hui, beaucoup de stars assument leurs troubles bipolaires, pourtant le retard du diagnostic reste de dix ans.
  • « 20 Minutes » a demandé l’éclairage d’Elie Hantouche, psychiatre qui vient de publier Sommes-nous tous bipolaires ?.

Aujourd’hui, on peut être une star et souffrir de bipolarité : Catherine Zeta-Jones et Britney Spears l’ont prouvé. La série Homeland a même choisi comme héroïne une brillante agente de la CIA bipolaire :  Carrie Mathison.

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La bipolarité serait-elle une maladie à la mode ? Le psychiatre Elie Hantouche, auteur de Sommes-nous tous bipolaires ?*, parle en tout cas d’un « trouble en pleine expansion médicale et médiatique ». A l’occasion de la Journée des troubles bipolaires, ce vendredi, 20 Minutes a interviewé l’expert de cette maladie psychique qui dirige  Centre des troubles anxieux et de l’humeur.

Pourquoi avez-vous intitulé votre ouvrage «Sommes-nous tous bipolaires?» ?

Les psy croient que c’est une maladie à la mode. Depuis quelque temps, mes patients me disent : "je pense être bipolaire, mais mon psy m’a répondu 'tout le monde a l’impression d’être bipolaire'" » ! Si vous dites, je suis diabétique, on ne vous rétorque pas la même chose, mais on vous propose un test de glycémie. Pour nous, les examens, ce sont des questionnaires. Personnellement, il me faut cinq heures d’échange avant de poser un diagnostic. Il y a des médecins qui en deux ou trois minutes disent que vous êtes bipolaire… Je ne sais pas comment ils font ! Aucun test clinique ne va vous dire si votre patient est bipolaire. Le problème avec cette maladie psychiatrique, c’est qu’il faut que ça soit flagrant pour accepter ce diagnostic.

Est-ce que vous diriez que cette maladie est à la mode ?

Non. Je cite dans mon ouvrage des thèses des années 1870 et même du début du XXe siècle… à une époque où on ne peut pas blâmer le marketing des labo d’inventer des maladies ! Je propose un retour sur trente-cinq ans de travail pour synthétiser comment on voit la maladie en 2018. Il n’y a pas une seule forme, mais plusieurs. Même le mot bipolaire implique une certaine confusion : il faut avoir le pôle maniaque et dépressif. Mais il y a mille façons d’exprimer le pôle maniaque : on peut être agité, speed, euphorique, dépenser de l’argent…

Selon mon expérience clinique, seulement 10 % des bipolaires que je suis ont la forme standard, celle qu’on considère comme la plus fréquente. Aujourd’hui, la bipolarité est mieux connue, mais mal diagnostiquée : soit on voit un surdiagnostic qui mène à un surtraitement de certains patients, soit au contraire des patients qui sont diagnostiqués avec dix ans de retard et sous-médicalisés.

Cette surmédiatisation dessert-elle les vrais malades ?

Oui. Certains articles, émissions, des séries comme Homeland, des artistes qui se déclarent bipolaires ont un double effet. Positif car grâce à ce débat, le tabou tombe sur cette maladie psychique. Mais ça banalise. Quelqu’un qui est un peu hystérique ou lunatique, sera traité de bipolaire. Ce genre de raccourci blesse les malades. C’est une maladie sérieuse.

On a du mal a obtenir des chiffres officiels sur le nombre de patients atteints, quelle est la fréquence réelle selon vous ?

Selon des enquêtes épidémiologiques, il y aurait environ 2 % de la population française qui souffre de troubles bipolaires dits « typiques », mais entre 4 et 5 % au maximum si on prend tout le spectre avec la cyclothymie et les dépressions bipolaires. Ce n’est pas tout le monde donc ! Certains pensent que l’industrie profite de cette surmédiatisation pour vendre des médicaments. Mais dépister, ce n’est pas pour droguer. Parfois des thérapies, une façon d’apprendre à gérer ses émotions suffisent.

Y a-t-il plus de patients atteints de troubles bipolaires aujourd’hui qu’il y a vingt ans ?

On les voit plus, mais on ne sait pas si la maladie était dormante. Certains facteurs extérieurs peuvent jouer : la malbouffe, les écrans, le manque de sommeil… Notre mode de vie ne fabrique pas une maladie, mais peut faciliter son expression. L’autre donnée à prendre en compte, c’est que la définition a évolué ces dernières années, englobant des formes moins sévères comme les hypomanies brèves, sans dépression, avec peu de symptômes. Ce qui complique le diagnostic ! C’est pourquoi je différencie deux grandes formes : les bipolaires épisodiques versus les formes circulaires, avec des hauts et des bas continuels.

Quels sont les signes qui ne trompent pas sur les troubles bipolaires ?

Je le résume par le TRAME : Tempérament, Réactivité, Age de début, Mode évolutif (par épisode ou continu), Episodes. En général, les médecins cherchent les épisodes en premier. Pour moi, les épisodes sont des complications qui résultent des interactions entre la nature émotionnelle de la personne et son environnement. Sa façon de vivre et de gérer ses vulnérabilités, est importante pour compléter le tableau clinique.

Aujourd’hui, quel est le traitement ?

Expliquer la maladie, c’est déjà thérapeutique. Reste ensuite à donner le bon dosage de régulateurs de l’humeur et voir si le malade a besoin d’une thérapie adaptée à sa forme de trouble bipolaire.

Des parents assurent que leurs enfants souffrent de troubles bipolaires, et que certains pédopsychiatres assurent que c’est impossible pour les moins de 15 ans…

C’est complètement faux. Cela fait trente ans que je suis des familles avec des enfants bipolaires ! On a cinq enquêtes mondiales qui montrent qu’un tiers des troubles bipolaires les plus typiques commencent avant 15 ans. Quant aux cyclothymiques, c’est 100 % avant 15 ans. Et ce déni de certains médecins universitaires pose problème car plus ces troubles commencent tôt, plus ils risquent d’être sévères. Si elle n’est pas dépistée à temps, cette bipolarité peut bousiller l’adolescence, les diplômes, accroître les handicaps.

*Sommes-nous tous bipolaires ?, Editions Josette Lyon, mars 2018, 22,90 euros.