Prix L’Oréal-Unesco: Comment une pédiatre sauve des milliers d’enfants africains avec des bouteilles de soda et de l’eau salée

PORTRAIT Heather Zar reçoit ce jeudi le Prix L’Oréal-Unesco, une récompense qui met en lumière son impressionnante carrière au service des enfants africains…

Oihana Gabriel

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Heather Zar, chercheuse et médecin sud-africaine cherche à améliorer la connaissance, le diagnostic et le traitement des maladies respiratoires des enfants.
Heather Zar, chercheuse et médecin sud-africaine cherche à améliorer la connaissance, le diagnostic et le traitement des maladies respiratoires des enfants. — Fondation L’Oréal
  • Le Prix L'Oréal-Unesco, qui récompense depuis vingt ans les femmes scientifiques du monde entier, met à l'honneur cinq chercheuses.
  • Parmi ces femmes, Heather Zar, une pédiatre et pneumologue sud-africaine qui invente de nouveaux diagnostics et traitements. 
  • Elle a ainsi transformé une simple bouteille de soda en chambre d'inhalation, ce qui permet à des millions d'enfants de mieux suivre leurs traitements pour l'asthme.

Longtemps, Heather Zar n’a pas trouvé de travail. Aujourd’hui, cette pneumologue-pédiatre-chercheuse et chef de service dans le plus grand hôpital pour enfants d’Afrique, a tout simplement révolutionné la santé des plus jeunes. Sans perdre son humilité : « j’ai le privilège de travailler avec des enfants », sourit celle qui en a sauvé des milliers.

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Un parcours inspirant et exceptionnel qui l’amène à Paris, ce jeudi, pour recevoir le Prix L’Oréal-Unesco Pour les Femmes et la Science. « Heather est une femme passionnée, hyper engagée, qui a compris la nécessité de s’occuper des enfants parce que c’est l’avenir de tous les pays », salue Annie Black, directrice générale adjointe de la Fondation L’Oréal.

« Il faut s’emparer des opportunités »

Cette aînée de cinq enfants a su que sa carrière tournerait autour de la santé des enfants le jour où elle a mis un pied dans un service pédiatrique pour son premier stage. Depuis, tuberculose, asthme et pneumonie, trois maladies respiratoires imbriquées et particulièrement mortelles chez les plus jeunes, n’ont plus de secret pour cette ambitieuse chercheuse.

Mais « mon parcours n’a pas été une ligne droite, il faut s’emparer des opportunités », conseille cette médecin qui a vécu toute son enfance en Afrique du Sud, puis achevé ses études à l’Université de Columbia, à New York, pour revenir chercher un poste de pneumologue au Cap, dans son pays natal.

« Je n’ai pas trouvé un poste de spécialiste tout de suite, ça a été difficile pour plusieurs raisons : parce que j’étais une femme, et à cette époque, les hommes avaient tous les postes clefs, mais aussi parce que j’étais peu connue car j’avais fait mes études à Johannesburg et New York et je voyais les choses différemment. J’ai alors été généraliste pendant deux ans et réfléchi à comment mettre mes capacités au service de la santé des enfants. »

Transformer une bouteille en chambre d’inhalation

« Souvent dans les pays en voie de développement, on manque de matériel, donc il faut être créatif et ingénieux », souligne Annie Black. Deux qualités dont Heather ne manque pas. Cette pragmatique à toute épreuve a ainsi révolutionné le traitement de l’asthme chez les plus petits, incapables de prendre leur traitement sans une chambre d’inhalation très coûteuse : entre 20 et 30 euros en France.

« Cette femme, très maligne, a transformé une bouteille de soda qui ne coûte rien en chambre d’inhalation grâce à un petit trou où placer le spray, synthétise Annie Black. Elle en a fait une étude clinique de grande ampleur en montrant que ce dispositif tout simple marchait aussi bien qu’une chambre d’inhalation, ce qui fait une différence considérable pour tous les pays en voie de développement, en Afrique, mais aussi ailleurs. »

Heather Zar a transformé une simple bouteille de soda en chambre d'inhalation, une solution ingénieuse et peu chère pour que les enfants des familles les plus pauvres puissent suivre leur traitement contre l'asthme.
Heather Zar a transformé une simple bouteille de soda en chambre d'inhalation, une solution ingénieuse et peu chère pour que les enfants des familles les plus pauvres puissent suivre leur traitement contre l'asthme. - Fondation L'Oréal

« Les enfants n’ont pas peur d’une bouteille de soda ! »

Cette chercheuse a d’ailleurs reçu des mails reconnaissants du Guatemala, des Etats-Unis, de tant de familles du monde entier dont la vie a changé. « Les enfants n’ont pas peur d’une bouteille de soda ! s’amuse-t-elle. Bien sûr, il faut avoir l’inhalateur, mais il ne coûte pas grand-chose. En Afrique, le challenge, c’est aussi l’éducation. Certains ne comprennent pas pourquoi un inhalateur serait plus efficace que des médicaments à avaler. L’asthme touche les poumons, si vous avalez un médicament, il passe par l’estomac, le sang, donc très peu du traitement atteint les poumons et l’enfant va avoir beaucoup d’effets secondaires. Sans compter que si vous prenez trop de cachets, l’enfant risque de mourir. »

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Mais les clichés sur cette maladie ne sont pas l’apanage des pays en développement : « un enfant sur cinq a de l’asthme dans le monde, alors qu’on entend beaucoup plus parler de diabète ! Les gens croient que c’est une maladie de pays développés, alors que les études prouvent que la prévalence en Afrique est plus importante et que les enfants souffrent de formes plus sévères. »

Améliorer le diagnostic

Mais l’ambition d’Heather ne s’arrête pas là. « J’ai, avec mon équipe, essayé de développer de meilleures façons pour comprendre ces maladies respiratoires, pour les diagnostiquer rapidement et les traiter plus efficacement, reprend la pédiatre. Quand on pense qu’un adulte a la tuberculose, on lui demande de tousser. Pas pour un enfant. Alors on a développé une idée : on fait inhaler au jeune patient de l’eau salé, ainsi l’enfant va tousser et on peut analyser son mucus. Aujourd’hui, on peut savoir en deux heures si un enfant a la tuberculose. »

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A la fois ancrée dans le concret et utopiste, cette médecin voit loin. Elle pilote ainsi une enquête qui pourrait avoir des conséquences fondamentales pour mieux comprendre quantité de maladies. Avec l’étude Drakenstein child health, elle suit un millier de femmes enceintes pour voir « si une mère a le sida, subit des violences, une dépression, boit de l’alcool, comment cela affecte le nouveau-né, explique Heather. On a observé des différences grâce aux scanners des cerveaux des bébés dès six semaines. »

Pour le moment son équipe a recueilli assez de fonds pour suivre ces enfants jusqu’à leurs cinq ans, mais Heather Zar espère bien aller plus loin pour découvrir quels sont les impacts sur leur santé d’adulte. « On a encore beaucoup de travail », conclut l’énergique scientifique. Son rêve ? « Que les enfants du monde entier puissent avoir les mêmes chances quel que soit l’endroit où ils naissent. Il y a tant d’inégalités dans le monde… »