Iatrogénie médicamenteuse: «Les Français doivent sortir de cette culture de surconsommation du médicament»

INTERVIEW Chaque année, les accidents liés aux médicaments sont responsables de plus de 10.000 décès et 130.000 hospitalisations…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

— 

Chaque année, les accidents liés aux médicaments sont responsables de 10.000 décès et 130.000 hospitalisations.
Chaque année, les accidents liés aux médicaments sont responsables de 10.000 décès et 130.000 hospitalisations. — JEAN-PIERRE MULLER / AFP
  • Le Collectif Bon Usage du Médicament organise ce jeudi un colloque lors duquel il présentera à la ministre de la Santé Agnès Buzyn dix préconisations pour réduire les accidents liés aux médicaments.
  • Chaque année, ils sont responsables de plus de 10 000 décès et plus de 130 000 hospitalisations.
  • Le contrôle et le partage de l’information entre les professionnels de santé, ainsi que le lancement de campagne de sensibilisation du grand public au bon usage des médicaments font partie des préconisations présentées jeudi à la ministre de la Santé.

Sans eux, il faut l’avouer, la vie serait plus compliquée, plus douloureuse et très certainement moins longue. Au quotidien, les médicaments nous sauvent la mise, que ce soit pour soulager une douleur, soigner voire guérir de maladies plus ou moins sévères. Facilement accessibles et de qualité, les médicaments sont un outil thérapeutique indispensable et précieux. A condition de les prendre correctement. Entre erreur de dosage, oubli ou encore interactions médicamenteuses, les accidents liés aux médicaments – un phénomène appelé « iatrogénie médicamenteuse »- sont nombreux et leurs conséquences peuvent être dramatiques.

C’est pourquoi ce jeudi, le Collectif Bon Usage du Médicament, qui regroupe des industriels et des professionnels de santé, présente à la ministre de la Santé Agnès Buzyn dix préconisations pour réduire les accidents liés aux médicaments. Chaque année, ils sont responsables de plus de 10.000 décès. Pour Jean-Pierre Thierry, conseiller médical de France Assos Santé, qui regroupe 76 associations nationales militant pour les droits des patients et des usagers, « la lutte contre la iatrogénie médicamenteuse passe par un meilleur partage de l’information parmi les professionnels de santé et par une sensibilisation renforcée des patients ».

Qu’est-ce que la iatrogénie médicamenteuse ?

Ce sont les accidents liés à un mauvais usage des médicaments, des événements indésirables graves et évitables. Les causes sont nombreuses : arrêt prématuré d’un traitement, double dose prise pour compenser un oubli ou interaction médicamenteuse lorsque le patient suit plusieurs traitements différents.

Les conséquences, elles, sont lourdes : les accidents liés aux médicaments sont responsables de plus de 10 000 décès chaque année, soit trois fois plus meurtriers que les accidents de la route. Les accidents liés aux médicaments représentent aussi plus de 130.000 hospitalisations par an. Au total, des milliers de vies sont perdues et des milliards d’euros qui devraient être utilisés plus efficacement sont engloutis. Alors que 45 à 70 % de ces accidents sont évitables !

Qui est le plus concerné par les risques d’accidents liés aux médicaments ?

La France étant le plus gros consommateur de médicaments en termes de volume, cela peut potentiellement concerner tout le monde. Rien que pour les antibiotiques, il y a trois fois plus de prescriptions en France qu’aux Pays-Bas !

Toutefois, les plus de 65 ans sont mathématiquement les plus concernés, puisque ce sont eux qui consomment le plus de médicaments. Hypertension, diabète, troubles cardiaques : nombreux sont ceux qui cumulent les traitements dans le cadre de leur prise en charge thérapeutique. Or, en physiologie humaine, dès lors qu’un patient prend plus de trois ou quatre médicaments, il va forcément y avoir des interactions médicamenteuses, dans des proportions et des manifestations variables. Et on sait qu’en France, il y a de gros progrès à faire sur le terrain de l'observance thérapeutique.

Comment réduire au maximum les accidents liés à un mauvais usage des médicaments ?

Il y a d’une part un travail de formation au bon usage du médicament, mais aussi de partage et de contrôle de l’information à réaliser auprès de l’ensemble des professionnels de santé : pharmaciens, médecins généralistes, spécialistes et soignants en hôpitaux. Tous doivent être mieux formés aux risques d’interactions médicamenteuses. Tous doivent coopérer entre eux, communiquer entre eux et pour faciliter cette tâche, tous doivent pouvoir accéder à une information centralisée concernant le traitement du patient. C’est au cœur des préconisations présentées ce jour.

Pour y parvenir, nous insistons sur la nécessité de développer des outils informatiques d’aide à la prescription médicale, pour aider les professionnels de santé à mieux repérer les interactions médicamenteuses, mais nous plaidons également pour le développement du dossier médical partagé, un outil informatique clair et facilement accessible pour les soignants.

Côté patients, la réduction des risques d’accidents médicamenteux passe nécessairement par de l’éducation thérapeutique, des campagnes d’information sur le bon usage des médicaments à destination du grand public. La dernière campagne du genre à avoir marqué les esprits concernait les antibiotiques « pas automatiques », mais quelques années plus tard, l’efficacité de ce message a déjà diminué. Les Français doivent sortir de cette culture de surconsommation du médicament, quitter la logique de volume pour aller vers une logique de valeur. Les médecins doivent apprendre à moins prescrire de médicaments et les patients doivent entendre que parfois, il n’est pas nécessaire de s’en faire prescrire. Prenez un quinquagénaire qui commencerait à avoir un peu de cholestérol : plutôt que de lui prescrire directement un traitement à base de statines, le plus souvent, lui prescrire en première intention des mesures diététiques et de l’activité physique se révèle bien plus efficace !