VIDEO. Journées de la schizophrénie: «Mon cerveau envoie des hallucinations dont il est impossible de se défaire»

MALADIE Ce samedi 17 mars débutent les Journées de la schizophrénie, l’occasion de parler sans tabou de cette maladie psychiatrique méconnu et discriminante...  

Oihana Gabriel

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Florent Babillote, 37 ans, a écrit deux ouvrages sur sa maladie, la schizophrénie.
Florent Babillote, 37 ans, a écrit deux ouvrages sur sa maladie, la schizophrénie. — F. Babillote
  • les Journées de la schizophrénie permettent d'évoquer le quotidien des 400.000 personnes, surtout des jeunes, qui souffrent de schizophrénie en France.
  • Florent Babillote a écrit deux livres-témoignages et raconte en détails comment sa vie a basculé à 20 ans avec le diagnostic.... Et comment il s'est relevé grâce à l'écriture, le traitement et son métier d'aide-soignant.

C’est un repas de famille. Je ne sais pas chez vous, mais chez Antoine, c’est sportif. Ce jeune homme atteint de schizophrénie est le nouveau héros de la campagne pour les Journées de la schizophrénie lancées ce samedi et jusqu’au 24 mars.

Et cette édition est marquée par une proposition originale :un film interactif soit une expérience pour pénétrer dans le cerveau de ce jeune homme, qui assiste aux débats, engueulades et recettes de cuisine partagées, mais qui entend aussi des petites voix intérieures et angoissantes.

Car hallucinations, moindre capacité à ressentir et exprimer ses émotions et désorganisation sont les principaux symptômes de cette maladie psychiatrique méconnue. 20 Minutes a demandé à Florent Babillote, diagnostiqué schizophrène il y a dix-sept ans, de nous inviter dans son quotidien et sa tête.

Un diagnostic à 20 ans

A 13 ans, Florent expérimente sa première crise. En montant dans le bus, il est certain qu’une fille dans le fond se moque de lui. « Je m’assieds loin d’elle mais au bout d’un moment, c’est plus seulement cette fille mais tout le bus qui dit du mal de moi. Je sue à grosses gouttes, je prends peur, je quitte le bus, les voix cessent. »

Florent Babillotte, 37 ans aujourd’hui et qui vit près de Rennes, voit les crises s’accentuer progressivement, mêlant hallucinations visuelles et auditives pendant des heures, puis des jours. Jusqu’à cette scène terrible alors que Florent, 20 ans, suit des études de droit. « Mon père rentrait du Brésil, je m’invente alors tout une histoire comme quoi il a une autre famille là-bas. A table, je lui lance un regard noir, je le secoue violemment. C’est seulement à ce moment-là qu’on comprend que je suis malade. »

Une pathologie qui fait peur : la schizophrénie. « On pensait à une crise d’adolescence, mais quand le diagnostic tombe, c’est très dur a digérer, ça tombe du ciel et on a l’impression que la vie s’arrête. »

« T’es fou, retourne à l’hôpital »

Un mois d’hospitalisation dans une unité psychiatrique après, Florent veut retourner sur les bancs de fac pour voir s’il arrive à se concentrer plus de dix minutes. « Pour expliquer mes absences, j’ai dû montrer un justificatif sur lequel il y avait le cachet de l’hôpital psychiatrique. Malencontreusement, un camarade l’a remarqué et me crie "t’es fou, retourne à l’hôpital". » Un rejet aussi ordinaire que dramatique pour bien des personnes schizophrènes. Car quand les hallucinations et délires se doublent d’une stigmatisation, les patients risquent de s’isoler, de développer des addictions et des comportements suicidaires.

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Traitement et écriture-thérapie

« Heureusement, j’ai trouvé des outils pour rebondir ». Le traitement, bien sûr. Après deux ans de tâtonnements, de grosses fatigues, 25 kg de plus qui s’affichent sur la balance, les cachets, mieux dosés, arrivent à le soulager. Mais c’est aussi l’écriture qui a servi de thérapie au trentenaire, qui a longtemps tu ses maux. Dès sa sortie de l’hôpital, Florent porte en lui ce projet de coucher sur le papier son expérience de la schizophrénie. « J’avais beaucoup de mal à me confier à un psychiatre, un inconnu d’autant qu’il y avait du turn-over à l’hôpital. Faire les questions et les réponses m’a aidé à comprendre le complexe d’infériorité dont je souffrais. »

Son premier livre-témoignage, Obscure clarté sort en 2014. C’est ainsi que beaucoup de ses proches découvrent sa maladie. « Je me suis posé la question de signer sous pseudonyme. J’avais peur du regard des autres, mais si je voulais délivrer un message d’espoir, il fallait mettre mon nom. »

Patient puis aide-soignant dans le même service

D’autant que Florent a réorienté sa vie professionnelle en faisant de sa maladie une force. Après avoir abandonné ses études de droit, il choisit de devenir aide-soignant de cette même unité où il a été remis sur pied. « J’ai rencontré une équipe soignante qui m’a beaucoup aidé et j’ai eu envie de rendre ce qui m’avait été donné. Et j’avais une double compétence de patient et soignant que je pouvais mettre au service d’autres malades. » Un métier pas évident chaque jour. Mais lui choisit de s’accrocher à ces moments de reconnaissance précieux. « Il y a peu de temps, j’ai croisé en sortant du boulot, assez fatigué, un ancien patient de l’hôpital psychiatrique. Il s’est assis en face de moi pour me dire "vous étiez mon rayon de soleil dans l’unité".

« On est en lutte intérieure »

Comment fonctionne le cerveau d’une personne schizophrène ? « Quand vous regardez un film, vous savez que ce n’est pas la réalité, illustre Florent. Quand on a une bouffée délirante, on n’a plus ce recul, notre cerveau nous envoie des hallucinations dont il est impossible de se défaire.

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J’ai par exemple été persuadé un jour que mon père était mort. J’ai couru 3 km pour me rendre compte une fois arrivé que mon père allait très bien ! Dans un premier temps, la raison me disait c’est impossible, mais à un moment la folie prend le dessus, on est en lutte intérieure. Moi j’ai baptisé cette voix "l’autre". C’est vraiment un autre qui tente de prendre la gouvernance de votre esprit. »

Une vidéo interactive utile

Une réalité dédoublée expliquée de façon pédagogique par la vidéo interactive proposée par l’association des Journées de la schizophrénie. « Je me suis reconnu dans cette vidéo, confirme Florent. Quand j’avais des crises, j’interprétais les paroles des autres à ma sauce. Et souvent de façon paranoïaque. C’est important pour le grand public de comprendre ce qu’on vit, mais aussi pour le jeune qui souffre de ces symptômes sans être conscient de sa maladie. Si j’avais vu cette vidéo à 13 ans, j’aurais consulté plus tôt et plus on a le bon diagnostic de façon précoce, plus on a de chance de se rétablir. » Aujourd’hui, avec deux livres à son actif, une épouse, beaucoup de projets* et aucune crise depuis treize ans, Florent Babillote espère servir de référence positive à tous ces jeunes abasourdis et perdus face à la schizophrénie.

* Florent Babilllote propose une lecture-concert au Conservatoire de Sèvres, 8 avenue de la Cristallerie, à Sèvres (Yvelines), «Un brin de folie pour beaucoup de génie».