VIDEO. Troubles auditifs: Pourquoi les millions de patients qui souffrent d’acouphènes se sentent-ils si démunis?

AUDITION A l’occasion de la Journée nationale de l’audition ce jeudi, zoom sur ce trouble aussi mystérieux que commun, les acouphènes...

Oihana Gabriel

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Illustration d'un patient souffrant d'acouphènes.
Illustration d'un patient souffrant d'acouphènes. — Pixabay
  • Un sondage Ifop vient de révéler que 2 Français sur 5 a déjà souffert ou ressent des acouphènes. 
  • Ces troubles de l'audition peuvent avoir des conséquences lourdes sur la vie quotidienne. 
  • Et le manque de solution thérapeutique, d'information et de connaissances précises sur ces troubles accroissent les difficultés des patients.

Un concert, une boîte, un bar bruyant ? Je peux pas, j’ai des acouphènes… Ces sons parasites que seul le patient entend peuvent freiner la vie sociale, compliquer les échanges familiaux et amicaux, empêcher la concentration. Depuis des années, plusieurs associations tentent de sensibiliser ministères et grand public sur ces troubles de l’audition courants et pourtant peu traités.

A l’occasion de la Journée nationale de l’audition ce jeudi, elles lancent une campagne d’information baptisée « Acouphènes et hyperacousie, fléaux du XXIe siècle » ? La question mérite d’être posée : selon un sondage Ifop*, deux Français sur cinq a déjà ressenti des acouphènes. Mais surtout, ces troubles laissent beaucoup de patients démunis tant les connaissances restent limitées et les traitements parcellaires.

Phénomène de masse et handicapant

Sur les personnes interrogées concernées par ces sons parasites, 24 % en ressentent fréquemment ou constamment. En extrapolant ces chiffres, le sondage avance qu’entre 14 et 17 millions de Français ressentent des acouphènes à un instant T, dont 2 à 4 millions en permanence. Un trouble auditif qui ne touche pas seulement les retraités : 56 % des 15-17 ans en ont déjà fait l’expérience !

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Pour 34 % des répondants concernés par les acouphènes, ils impactent la vie sociale, mais aussi la vie familiale pour 29 % et la vie professionnelle pour 27 %. Irritabilité, insomnie, anxiété et tristesse, ces troubles compliquent lourdement la vie quotidienne.

« Beaucoup de patients subissent un sentiment d’impuissance et d’envahissement, résume Sébastien Leroy, psychologue et porte-parole de la Journée nationale de l’audition. Un adolescent qui ne soigne pas ses acouphènes, à un moment où il se construit, où il séduit, risque de s’isoler. »

Des recherches en cours… et encore beaucoup de mystère

D’où vient ce son illusoire, qui n’existe que dans votre tête ? Pourquoi des personnes sourdes peuvent ressentir ce bruit parasite ? Grand mystère… Agnès Job travaille depuis vingt ans à l’Institut de recherches biomédicales des armées. Car les militaires connaissent bien ces traumatismes sonores… « On est en train de rechercher la mécanique qui génère ces acouphènes, reconnaît-elle. Avec l’espoir de trouver de nouvelles possibilités thérapeutiques dans le futur. »

Autant d’acouphènes que de patients

Pourquoi ces troubles auditifs sont-ils si difficiles à traiter ? Première précision : les acouphènes ne se conjuguent qu’au pluriel. « Il existe différentes sortes d’acouphènes, chaque patient étant un sous-groupe à lui seul, précise Alain Londero, médecin ORL à l’hôpital Georges-Pompidou. Difficile donc de mettre au point une prise en charge globale. Ces sons, inaudibles et invisibles par le médecin se révèlent impossibles à mesurer. D’autant qu’ils peuvent prendre une intensité différente, s’apparenter à un bourdonnement, un sifflement, chuintement, pulsation cardiaque forte… Disparaître ou s’installer dans la durée.

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Et surtout, un patient peut supporter sereinement ces quelques décibels quand un autre verra sa vie basculer à cause de ce bruit ininterrompu. « Certains artilleurs âgés estiment que les acouphènes, ça fait partie du métier tandis qu’une nouvelle recrue va en souffrir bien plus », illustre Agnès Job.

La santé auditive devient fondamentale quand on souffre

Le problème avec les acouphènes, c’est que quand on connaît leur définition, il est souvent trop tard. Car à force d’augmenter le son du smartphone ou de faire de la scie sauteuse sans casque, ils deviennent des compagnons à vie. Une première alerte, des acouphènes légers et qui disparaissent, ne vont pas toujours pousser le patient à consulter : selon le sondage Ifop, seulement 33 % des personnes qui souffrent d’acouphènes en ont parlé à un médecin. « Beaucoup n’ont pas compris qu’ils ont deux oreilles… qui n’ont pas de paupière, ironise Christian Hugonnet, président de l’association la Semaine du son. Il faut arriver à un moment où on commence à perdre de l’audition pour comprendre que la santé auditive est fondamentale. »

Et une fois que la gêne passagère s’est transformée en trouble insupportable, le patient a parfois l’impression de ne pas être écouté. « Ils ont besoin d’être entendus, reconnus pour se dire ce n’est pas dans leur tête, plaide Roselyne Nicolas, présidente de l’association France Acouphènes, qui propose une permanence téléphonique. Tous nos bénévoles souffrent d’acouphènes, quand un patient appelle, il se sent compris et moins seul. » Ce qui n’est pas toujours le cas avec un médecin pressé ou peu formé sur les troubles auditifs… D’ailleurs, beaucoup de ces personnes en détresse consultent cinq ou six médecins différents, en quête d’un remède miracle.

Pas de traitement miracle

Qui malheureusement n’existe pas. « Il n’y a pas de thérapie curative en l’état actuel de la science, mais des possibilités d’aider le patient à souffrir moins », insiste Alain Londero, ORL. Oubliez donc l’idée d’avaler un cachet qui fera taire à jamais ce petit bourdonnement… Le symptôme ne disparaît pas, mais on le supporte mieux. Et le spécialiste de mettre en garde contre cette tendance à « proposer n’importe quoi sous prétexte qu’il faut suggérer une solution ». Certains patients à bout testent ainsi cures thermales, hypnose, acupuncture, ostéopathie, qui n’ont pas reçu de validation scientifique… mais qui peuvent se révéler efficaces pour certains. « D’autant que les patients qui souffrent d’acouphènes sont extrêmement sensibles à l’effet placebo et à l’effet prise en charge », complète l’ORL.

Reste qu’il faut informer sur les prises en charge qui portent leurs fruits et ne sont pas forcément connues. « La plus validée, c’est une psychothérapie comportementale associée à de la relaxation », assure le spécialiste.

Certains patients, surtout ceux qui souffrent d’une perte d’audition, peuvent aussi se procurer un appareil auditif qui va amplifier les bruits ambiants et noyer le son illusoire. « Mais c’est coûteux, contraignant, surtout pour un jeune actif », nuance Alain Londero. Plus simplement, le patient peut apprendre à se concentrer sur d’autres sons, avec le bruit d’un ventilateur ou une musique douce. Et tous les experts d’insister : la prise en charge doit associer ORL, audioprothésiste, psychothérapeute, sophrologue…

* Sondage réalisé du 9 au 12 février 2018 par l’Ifop pour l’Association JNA sur 1.003 personnes représentatif de la population française de 15 ans et plus.