Comment la Seine-Saint-Denis tente de lutter contre la désertification médicale

MEDECINE Alors que la ministre de la Santé a dévoilé son plan pour les déserts médicaux, zoom sur la Seine-Saint-Denis qui cumule les problèmes…

Oihana Gabriel

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Un médecin généraliste prend la tension d'une patiente, le 21 mai 2015
Un médecin généraliste prend la tension d'une patiente, le 21 mai 2015 — Fred Tanneau AFP
  • Depuis des années, patients et élus s’inquiètent de voir des médecins quitter la Seine-Saint-Denis. Ou ne pas être remplacé.
  • A Pantin, une citoyenne dénonce via une pétition le manque de spécialistes qui peuvent parfois être attendus depuis un an.
  • Le plan pour lutter contre la désertification médicale a été annoncé en octobre par le gouvernement et mise notamment sur la télémédecine.

Des urgences bondées, des médecins sous l’eau qui prennent la température d’un bébé dans la salle d’attente, des patients qui s’adressent directement aux urgences par carence de généralistes, des mois d’attente pour un rendez-vous chez le gynéco… Les témoignages sont éloquents quand on évoque les difficultés pour se soigner en Seine-Saint-Denis. Aide à l’installation, maisons de santé, télémédecine, obligation d’installation, alors que la ministre a dévoilé son plan en octobre, comment limiter la désertification médicale dans ce département ?

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Un désert médical ?

Quand on parle de désert médical, c’est plutôt une image de rase campagne, mal reliée et peu connectée qui vient en tête. Et pourtant, la Seine-Saint-Denis, département mitoyen de Paris souffre d’un manque cruel de médecins. En 2017, on comptait 59 cabinets de généralistes pour 100.000 habitants, contre 69 en moyenne sur la région Ile-de-France. Avec de grosses disparités selon les villes : le chiffre chute à 38 à Bobigny. Quant à chercher un pédiatre ou une gynécologue, la pénurie est encore plus alarmante : il y avait 61 spécialistes pour 100.000 habitants en 2014, contre 87 au niveau régional. « On ne peut pas parler de désert médical, nuance Jean-Philippe Horreard, délégué départemental de Seine-Saint-Denis à l’ARS d’Ile-de-France. L’offre de ville très fragile, qui ne répond pas aux besoins de la population, est compensée partiellement par 80 centres de santé et une offre hospitalière assez conséquente. Mais le renouvellement des médecins ne se fait pas. » Inquiétant quand on sait que 45 % des généralistes approchent de la retraite. Mais le coût du foncier, les problèmes d’insécurité, les horaires à rallonge découragent certains médecins.

Le Centre de dépistage d'Aubervilliers a identifié 1.500 personnes susceptibles d'avoir contracté la tuberculose en 2012.
Le Centre de dépistage d'Aubervilliers a identifié 1.500 personnes susceptibles d'avoir contracté la tuberculose en 2012. - O. Gabriel/ 20 Minutes

 

Une pétition lancée pour alerter la ministre

Un déficit qui se fait sentir à Pantin. Au centre municipal de santé (CMS) Ténine de cette ville, on attend désespérément un remplaçant de l’orthodontiste depuis trois mois… et de l’ORL depuis un an. Atika Bakoura a lancé il y a un mois une pétition pour alerter la ministre de la santé sur l’urgence médicale à Pantin en particulier et en Seine-Saint-Denis en général. « On nous dit de patienter et de subir, s’agace cette Pantinoise. C’est une zone où tout est laissé à l’abandon, on n’a plus de commerçant, plus de spécialiste. Il faut que chacun prenne conscience que le désert médical nous frappe alors qu’on fait partie du Grand Paris. »

A l’ARS, on reconnaît que la ville est en déficit. « La proximité de Paris et les prix de l’immobilier qui s’envolent ont pu faire fuir des médecins. Il y a d’ailleurs eu un projet de maison de santé qui a échoué sur Pantin car trop coûteux. » En attendant, les citoyens ne sont épargnés ni par les épidémies ni par les bobos du quotidien… Mais la situation pourrait changer : un nouveau projet de maison de santé serait sur les rails. Et la carte des zones en difficulté devrait placer Pantin en zone déficitaire, elle serait donc éligible à une aide à l’installation pour les praticiens.

Plusieurs outils pour limiter l’hémorragie

Cette aide à l’installation de 50.000 euros fait partie des réponses apportées depuis une dizaine d’années pour combler le manque de médecins. Qui peuvent aussi bénéficier d’avantages fiscaux quand ils s’installent dans les zones franches, comme à Stains. Autre piste : l’ARS garantit un salaire de 5.900 euros brut qui offre un filet de sécurité si l’activité n’est pas au rendez-vous. Et pour séduire de futurs praticiens, une bourse est proposée aux étudiants en 3e année de médecine qui s’engagent à travailler dans un désert médical, pour une durée de quatre ans au moins.

Mais tous n’iront pas dans le 93. Et pour que les professionnels reçoivent des informations pertinentes, l’ARS organise aussi des permanences pour donner des conseils aux praticiens. « Ces multiples outils ont permis d’enrayer la diminution, mais ça ne suffit pas », reconnaît Jean-Philippe Horreard, qui espère que le plan national de lutte contre les déserts médicaux portera ses fruits.

« Je vis de l’intérieur le désert médical, il faut des solutions maintenant »

En effet la ministre a annoncé en octobre ses priorités, notamment l’objectif de doubler le nombre de maisons de santé. Dans le 93, cinq ont été ouvertes récemment, quatre projets sont à l’étude.

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Mais la ministre mise aussi sur la télémédecine, les négociations entre syndicats de praticiens et assurance maladie viennent de s'ouvrir.

« Une stratégie de numérisation logique » pour l’ARS qui finance un réseau informatique pour que les professionnels de santé puissent partager les dossiers de patients de façon sécurisée. « Cela facilitera le travail des médecins, qui pourront contacter un confrère, une infirmière, une assistance sociale, reprend le délégué de l’ARS. Car certains nous disent qu’ils ne peuvent pas toujours faire face aux besoins sociaux. L’informatisation ne va pas résoudre tous les problèmes, mais je pense que ça va intéresser cette nouvelle génération de médecins qui veut travailler en collectif et connecté. »

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Pour Atika Bakoura, à bout de patience, la solution n’est autre que d’obliger les nouveaux médecins à s’installer dans les zones sous-denses. Une piste qui n'est pas du goût de la ministre. Et la proposition de loi dans ce sens a été rejetée mi janvier à l’Assemblée. «Mais on croise encore les doigts, reprend la Pantinoise. Je vis de l’intérieur le désert médical, il faut des solutions maintenant ! »