Bordeaux: Un médicament contre l'addiction au cannabis en cours d'élaboration

DROGUE Des chercheurs du Neurocentre Magendie de Bordeaux, dirigé par le neurobiologiste Pier-Vincenzo Piazza, sont en train de mettre au point un traitement pour aider les personnes dépendantes au cannabis. Une mise sur le marché est envisagée pour 2024…

Elsa Provenzano

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L'équipe de recherche de Pier Vincenzo Piazza, directeur du Neurocentre Magendie, est en train de mettre au point un traitement pour l'addiction au cannabis.
L'équipe de recherche de Pier Vincenzo Piazza, directeur du Neurocentre Magendie, est en train de mettre au point un traitement pour l'addiction au cannabis. — KENDRICK/WPA/SIPA
  • Les équipes du neurocentre Magendie dirigé par le neurobiologiste Pier-Vincenzo Piazza mettent au point un médicament pour soigner les personnes dépendantes au cannabis.
  • La société Aelis Farma, créée en 2013 pour développer ce traitement travaille en collaboration avec le Neurocentre.
  • Des tests cliniques sont déjà en cours aux Etats-Unis et une mise sur le marché est envisagée pour 2024.

C’est un espoir considérable pour les toxicomanes, évalués au nombre d’un million en France et à 20 millions dans le monde entier, qui souffrent d’addiction au cannabis. Les équipes du Neurocentre Magendie, dirigé par Pier-Vincenzo Piazza, neurobiologiste reconnu internationalement pour ses travaux sur les addictions, sont en train de mettre au point un médicament pour soigner la dépendance au cannabis, en collaboration avec la société Aelis Farma créée spécifiquement en 2013 pour le développer. Des tests cliniques sur des volontaires sains sont déjà en cours aux Etats-Unis et une mise sur le marché de ce traitement oral est envisagée pour 2024.

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Comment le traitement fonctionne ?

Depuis plus de dix ans, des équipes de recherche du Neurocentre, installé au sein du Neurocampus, planchent sur les effets du cannabis. Elles ont découvert que la consommation de cette drogue déclenchait la production dans le cerveau d’une molécule appelée prégnénolone qui a pour effet naturel de défendre l’organisme contre les effets du cannabis. Mais cette molécule ne peut être utilisée telle quelle car elle est mal absorbée et rapidement dégradée par l’organisme.

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Aelis Farma a été créée en 2013 pour mettre au point un dérivé stable de prégnénolone, soumis aujourd’hui et pour les années à venir à une batterie de tests. « C’est la première solution qui bloque uniquement les parties des synapses activées par le cannabis et on observe donc beaucoup moins d’effets secondaires, souligne Pier-Vincenzo Piazza. Chez l’animal, on n’a constaté aucun effet indésirable, même en administrant jusqu’à 7.000 fois la dose théorique efficace ».

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Les tests sur les animaux sont terminés et des tests chez des volontaires sains sont en cours depuis six mois aux Etats-Unis et vont se poursuivre pour encore trois mois. « Les premiers tests chez des toxicomanes auront lieu à New-York mi 2018, si tout va bien, en milieu protégé, c’est-à-dire que les sujets resteront au sein de la clinique pendant toute la durée des essais ». Le national institute on drug abuse a apporté un financement de trois millions d’euros au projet, ce qui explique qu’une partie des tests se déroulent aux Etats-Unis. On ne sait pas encore où se dérouleront les autres phases cliniques. Le brevet de ce traitement est détenu par l’Inserm et l’université de Bordeaux et Aelis Farma en a obtenu la licence. La société a effectué plusieurs levées de fonds pour financer le développement du médicament.

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L’addiction démontrée comme étant une maladie

« Ce traitement a un intérêt thérapeutique mais aussi scientifique, ce qui m’a valu le grand prix Inserm en 2015 », précise le chercheur. Il a reçu cette distinction pour l’ensemble de son travail sur la physiopathologie des maladies psychiatriques. Il a démontré qu’une partie de la population était davantage vulnérable au cannabis, pour des raisons relatives à la plasticité du cerveau. Il a ainsi expliqué pourquoi seulement une partie des consommateurs deviennent des toxicomanes et contribué à faire reconnaître, au niveau scientifique au moins, la toxicomanie comme une maladie et pas comme un « vice ».

D’autres études suivront après l' étape décisive des essais cliniques sur des toxicomanes envisagée mi 2018 et au final, environ 2.000 personnes auront participé aux tests, si on comprend celles concernées par le placebo. Le médicament final, une petite gélule à prendre quotidiennement, pourrait être mis sur le marché en 2024. Bénéficiant d’une disponibilité, Pier-Vincenzo Piazza va devenir le 20 décembre le directeur d' Aelis Farma, pour se consacrer à plein-temps au développement de ce médicament très prometteur, répondant à un enjeu de santé publique de taille.