Infertilité: «La pollution de l'air n'a pas d'impact notable sur la qualité du sperme, ce sont les perturbateurs endocriniens les premiers coupables »

INTERVIEW Le Dr Jean-Philippe Klein, spécialiste de la biologie de la reproduction, analyse les résultats d’une étude publiée ce mercredi par des chercheurs chinois selon laquelle la pollution de l’air pourrait causer l’infertilité de nombreux couples à l’avenir…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Spermatozoïdes en image de synthèse.
Spermatozoïdes en image de synthèse. — PETILLOT/SIPA
  • Une étude publiée ce mercredi par une équipe de chercheurs chinois fait le lien entre la pollution de l’air et la baisse de la qualité du sperme des hommes, qui seraient moins fertiles.
  • Selon le Dr Jean-Philippe Klein, spécialiste de la biologie de la reproduction, les résultats de cette étude ne démontrent pas d’impact alarmant des particules fines sur la reproduction masculine.
  • En revanche, le médecin rappelle que les perturbateurs endocriniens constituent le premier facteur de baisse de fertilité des hommes aujourd’hui.

L’environnement a-t-il une dent contre le sperme ? La pollution de l’air, due aux particules fines, serait associée à une semence humaine de moindre qualité, suggère une étude publiée ce mercredi dans le journal spécialisé Occupational & Environmental Medicine. Les effets de la pollution sur la forme des spermatozoïdes observés dans cette étude, qui a porté sur près de 6.500 hommes âgés de 15 à 49 ans à Taïwan, sont faibles. Mais « compte tenu de l’omniprésence de l’exposition à la pollution de l’air, un faible effet des particules fines (PM2.5) sur la morphologie [taille et forme] normale des spermatozoïdes pourrait entraîner l’infertilité d’un nombre important de couples », estiment les auteurs chinois. Que faut-il penser de cette étude? Elements de réponse avec le Dr Jean-Philippe Klein, médecin au CHU de Saint-Etienne spécialiste de la biologie de la reproduction, maître de conférences à l’Université de Saint-Etienne et coauteur d’une étude portant sur l'impact de l'aluminium sur la qualité du sperme.

Au vu des résultats de cette étude, les hommes seront-ils presque tous potentiellement moins fertiles demain à cause des particules fines ?

Non, je dirais même que les résultats obtenus, du point de vue de la fertilité masculine, sont plutôt rassurants, en ce qu’ils ne démontrent pas d’impact notable des particules fines sur la qualité du sperme chez les hommes suivis dans le cadre de cette étude.

S’agissant de l’impact des particules fines sur la reproduction, les études ont jusque-là porté sur les animaux, et les résultats n’ont pas été extrêmement probants. Certes, il est vrai que certaines particules fines ont un effet perturbateur endocrinien, mais selon la littérature scientifique dont on dispose à ce jour sur le sujet, l’effet est beaucoup plus nuancé comparé à l’impact des pesticides​ sur la reproduction.

Toutefois, cette étude est intéressante en ce qu’elle constitue la première étude épidémiologique portant sur l’impact de la pollution de l’air. L’idée de départ de s’intéresser à l’impact potentiel de la pollution de l’air sur la reproduction masculine est une bonne idée. En revanche, plutôt que de conclure sur l’infertilité annoncée de nombreux couples à l’avenir, cela aurait eu plus de sens, au vu des chiffres annoncés, d’en conclure au contraire que les résultats ne sont pas du tout alarmants. S’il est démontré que les particules fines ont un impact négatif sur de nombreux autres points de santé publique, sur le développement de maladies respiratoires notamment, on voit ici que rien ne permet de déduire un impact négatif des particules étudiées ici sur la fertilité.

Sitôt l’étude publiée, des scientifiques ont pointé des biais qui fausseraient les résultats avancés. Partagez-vous cette analyse ?

Oui, je le pense aussi, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’évaluation de la qualité du sperme n’est pas chose aisée. Lorsque l’on fait passer un spermogramme à un patient, l’analyse va porter sur trois paramètres spécifiques. En premier lieu : la numération du sperme, qui consiste à compter le nombre de spermatozoïdes dans l’échantillon de sperme analysé. Cette partie-là est simple à réaliser. On étudie ensuite la mobilité des spermatozoïdes en question, en faisant une évaluation « à la louche » des spermatozoïdes qui bougent, ce qui ne représente pas de difficulté particulière pour un technicien expérimenté. Les chiffres avancés par les chercheurs chinois semblent pour ces deux critères-là plutôt fiables.

En revanche, la dernière mesure, celle de la morphologie des spermatozoïdes, qui consiste à évaluer l’évolution de leur forme et de leur taille, est nettement plus complexe. Si certaines anomalies sont facilement visibles, comme un spermatozoïde à deux têtes ou à deux queues, d’autres sont beaucoup plus difficiles à détecter. Il existe deux classifications en vigueur pour déterminer la normalité du sperme. La classification de David modifiée, qui est la référence en France, selon laquelle un sperme est de qualité normale lorsqu’il comporte au moins 15 % des spermatozoïdes d’aspect normal, sans anomalie. Et la classification de Kruger, qui a cours aux Etats-Unis et en Chine, celle qui a été utilisée dans cette étude, et selon laquelle un sperme est considéré comme normal lorsqu’il comporte au moins 5 % des spermatozoïdes d’aspect normal. En France, un homme ayant un sperme « normal » a en moyenne 30 % de spermatozoïdes normaux. Or ici, les chercheurs chinois annoncent que les hommes dont ils ont étudié le sperme présentent un taux de spermatozoïdes normaux de 60 à 70 %. La seule conclusion que l’on peut tirer de ces chiffres est qu’ils ne savent pas évaluer la morphologie des spermatozoïdes, ce qui biaise cette partie-là de l’étude.

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Encore une fois, il faut retenir de cette étude que les particules fines n’ont aujourd’hui pas d’impact significatif sur la reproduction.

Aujourd’hui, quel est le premier facteur environnemental expliquant la baisse globale de la qualité du sperme ?

Le principal facteur, ce sont les perturbateurs endocriniens, au premier rang desquels figurent les pesticides. Une méta étude (regroupant les données de 185 études) publiée dans la revue Human Reproduction Update en juillet dernier par une équipe internationale de chercheurs démontre la baisse considérable et constante du taux de spermatozoïdes chez l’homme dans les pays occidentaux. Au cours des 40 dernières années, la concentration de spermatozoïdes chez ces hommes a diminué de plus de 50 % au total.

L’urgence, aujourd’hui, est d’enrayer cette baisse continue de la qualité du sperme. Chaque année, on enregistre une baisse constante de l’ordre de 1,4 % du nombre de spermatozoïdes chez l’homme et la tendance ne s’inverse pas dans les pays occidentaux, rapport à l’utilisation de pesticides, à notre alimentation et à l’omniprésence de perturbateurs endocriniens, particulièrement en Europe et aux Etats-Unis. Seuls les pays en développement sont moins impactés.

La baisse de la qualité du sperme est-elle un phénomène irréversible ?

Je pense qu’il est possible de restaurer la qualité du sperme. En revanche, même en prenant à l’échelle mondiale des mesures qui permettraient de lutter contre l’omniprésence des perturbateurs endocriniens, cela plusieurs générations

A ce jour, la situation n’a pas encore atteint un seuil catastrophique. Mais si rien n’est fait pour inverser la tendance, la baisse de la qualité du sperme va continuer et ce phénomène représente une problématique de santé publique bien réelle et qui ne s’arrangera pas d’elle-même.