Histoires de la médecine: Comment la cocaïne est devenue la star des anesthésiants dans les blocs opératoires

SERIE (3/4) Si de prime abord, cocaïne et santé ne semblent pas faire bon ménage, cette drogue s'est pourtant imposée comme la star des produits anesthésiants utilisés par les médecins à la fin du XIXe siècle...

Anissa Boumediene

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Clive Owen incarne le Dr. John Thackery dans la série «The Knick
Clive Owen incarne le Dr. John Thackery dans la série «The Knick — HBO
  • Aujourd'hui identifiée comme une drogue illégale, la cocaïne a par ailleurs des vertus thérapeutiques et a été utilisée comme anesthésiants par les médecins à partir de la fin du XIXe siècle.
  • C'est en 1884 que le médecin autrichien Carl Köller découvre les vertus anesthésiantes de la cocaïne et, après l'avoir testée avec succès sur des animaux, commence à l'utiliser pour des interventions ophtalmologiques.
  • Sa découverte fait très rapidement des émules, et à l'époque, la cocaïne permis d'accomplir des actes chirurgicaux sous anesthésie locale, avec un pouvoir analgésique d'une rare efficacité.

Pendant les vacances de Noël, 20 Minutes revient sur les « premières fois » qui ont marqué l’Histoire de la médecine en partenariat avec  Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, retour sur les prémisses tourmentées de l’IVG.

Une intervention chirurgicale bientôt programmée ? Imaginez une seconde un monde sans péridurale, sans pommade anesthésiante, sans masque entraînant un endormissement profond et instantané alors que vous devez passer sur la table d’opération. Vous sentez la crise de tachycardie vous guetter ? Bienvenue dans les années 1880. Ici, les hôpitaux ne sont pas tous encore dotés de l’électricité, les règles en matière d’hygiène au bloc opératoire sont loin d’être aussi strictes qu’elles le deviendront dans le futur et les techniques modernes d’anesthésie n’existent pas encore. Bref, passer sur le billard n’est ni une partie de plaisir, ni une garantie de ressortir du bloc en meilleur état qu’on n’y est rentré, voire d’en ressortir tout cours. Une petite révolution dans la gestion de la douleur du patient s’est donc opérée avec la publication en 1884 d’articles de presse relatant l’utilisation couronnée de succès d’un nouvel anesthésique local, appelé «  cocaïne ».

Anesthésie et opiacés

C’est durant la seconde moitié du XIXe siècle que l’anesthésie devient une discipline médicale à part entière et que des techniques plus innovantes voient le jour. Point commun entre les produits utilisés pour insensibiliser localement les patients à la douleur ou pour les endormir : les substances utilisées sont dérivées d’opiacés ou d’alcool. Le froid, connu pour ses vertus anesthésiantes, est aussi utilisé localement pour endormir la zone opérée du patient, mais son efficacité est très limitée. Dans le degré supérieur de ce que prévoit l’éventail de solutions anesthésiques de l’époque, d’autres substances sont administrées aux patients pour assurer leur confort durant les opérations. Il s’agit principalement de l’éther, puis du chloroforme. Découvert en 1818 par Michael Faraday, l’éther ne sera utilisé qu’en 1846 par le dentiste américain William Morton, qui l’utilisera afin d’épargner les horribles douleurs que peuvent causer ses interventions sur des zones aussi sensibles que la zone dentaire. D’abord utilisé principalement outre-Atlantique, l’éther est rapidement adopté par les médecins européens. Le temps où Alfred Velpeau, éminent chirurgien français, déclarait à peine quelques années plus tôt, en 1839, que « la chirurgie [allait] de pair avec la douleur » semble ainsi rapidement révolu.

Un nouveau produit vient bientôt prendre la place de l’éther : le chloroforme, utilisé avec succès durant un accouchement par le Dr James Young Simpson, un obstétricien d’Édimbourg, en 1847. Même la reine Victoria bénéficiera de cet anesthésique pour mettre au monde son septième enfant, le prince Léopold. Mais qu’il s’agisse de l’éther ou du chloroforme, les substances phares de l’anesthésie utilisé à la fin du XIXe siècle ne sont pas sans danger. Nausées, vomissements, incidents graves voire décès du patient sont autant d’accidents graves fréquemment relatés dans les blocs opératoires.

La cocaïne : une solution « miraculeuse »

A la fin de l’année 1884, la presse se fait l’écho d’une nouvelle substance « miraculeuse » qui promet de révolutionner l’anesthésie. Obtenu à partir des feuilles de coca, mâchées depuis des temps immémoriaux par les Sud-Américains, qui en sont friands pour ses vertus stimulantes, ce nouveau produit répond au nom de « cocaïne », ou chlorhydrate de cocaïne.

Cette année-là, le Dr William Halsted s’intéresse à l’action de cette substance, après avoir lu les travaux menés et publiés deux mois plus tôt par l’autrichien Carl Köller, un médecin viennois qui, après avoir découvert les vertus anesthésiantes de la cocaïne en la testant sur des animaux, a commencé à l’utiliser pour des interventions ophtalmologiques. Directement instillée dans l’œil pour le rendre instantanément insensible à la douleur, la cocaïne se montre d’une rare efficacité et est dès lors utilisée par nombre de ses confrères parmi ses contemporains. « Dans son usage thérapeutique, la cocaïne est un antalgique très efficient, explique le Dr Marc Galy, médecin anesthésiste au Groupe hospitalier Paris Saint-Joseph. Elle ne permet pas d’endormir le patient, mais simplement rendre la zone traitée sourde à la douleur ».

Fasciné et persuadé que la cocaïne représente l’avenir de l’anesthésie, Halsted l’expérimente donc sur lui-même et, fort de ses essais concluants, commence à y recourir dans son bloc. Un parcours qui a inspiré le personnage du Dr John Thackery, interprété par Clive Owen dans la série The Knick, dont l’intrigue se situe dans un hôpital new yorkais en 1900 et retrace le parcours de ce brillant médecin convaincu des vertus de la cocaïne et devenu cocaïnomane.

La cocaïne, un anesthésique à prix d’or

Sur le papier, le chlorhydrate de cocaïne n’a que des vertus. Et s’il faut lui déplorer un défaut à l’époque, il en est qui écarte nombre d’hôpitaux au budget serré : « avec un prix moyen de 12 francs le gramme », rapporte fin 1884 le journal Le Siècle, la cocaïne est littéralement vendue à prix d’or. A la fin du XIXe siècle, un franc vaut l’équivalent d’un peu plus de deux euros d’aujourd’hui. Le chlorhydrate de cocaïne coûtait donc à l’époque l’équivalent de 25 euros le gramme. Un prix pas très éloigné du prix du gramme d’or qui, à l’orée de 2018 se monnaie 34 euros le gramme.

Aujourd’hui et « depuis longtemps, dans les blocs opératoires, les anesthésistes ont remplacé la cocaïne par d’autres substances, d'autres morphiniques », précise le Dr Marc Galy. Outre une pharmacopée en dérivés morphiniques et autres anesthésiques locaux, certains anesthésistes ont recours à une autre méthode pour anesthésier les patients programmés pour une intervention : l’hypnosédation. « J’utilise l’hypnose pour accompagner les patients et changer leurs perceptions lorsqu’ils sont au bloc, à se défaire de leur angoisse et d'une partie de la douleur, poursuit le médecin. Pour des interventions non chirurgicales, de type coloscopie, là où normalement une anesthésie générale est pratiquée, l’hypnosédation peut suffire et permettre de ne recourir à aucun produit anesthésiant ».