«Les Sentinelles»: «Avec l'amiante ou les pesticides, les industriels se sont octroyés un permis de tuer»

INTERVIEW Dans le documentaire « Les sentinelles », en salles ce mercredi, le réalisateur Pierre Pézerat raconte le combat des travailleurs que l’amiante ou les pesticides ont rendu malades…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Illustration de pesticides dans un champ.
Illustration de pesticides dans un champ. — Pixabay
  • En salles ce mercredi, le documentaire Les sentinelles donne la parole aux ouvriers, employés et agriculteurs contaminés par l’amiante ou par des pesticides.
  • Le réalisateur du documentaire, Pierre Pézerat, raconte le combat mené par ces travailleurs dont la santé a été touchée par l’environnement professionnel et l’utilisation de produits chimiques dont on sait aujourd’hui qu’ils peuvent rendre malade et même tuer.

Le pot de terre contre le pot de fer. Ouvriers et agriculteurs contre patrons de grandes firmes industrielles. Dans le documentaire Les sentinelles, en salles ce mercredi, le réalisateur Pierre Pézerat donne la voix à ceux que le travail, baigné de produits chimiques, a rendus malades. Fils d' Henri Pézerat, chercheur et toxicologue qui a mis en lumière le scandale de l’amiante, le réalisateur a suivi plusieurs mois durant les travailleurs dont l’environnement professionnel a nui à la santé. Intoxiquées à l’amiante ou aux pesticides, ces petites voix se sont regroupées pour en former une impossible à faire taire. Des voix qui ont obtenu l’interdiction de l’amiante, la condamnation du géant Monsanto et qui se battent au quotidien pour que leur maladie professionnelle soit reconnue et pour épargner aux générations suivantes le terrible fardeau que les industriels ont fait peser sur leur santé.

En regardant Les sentinelles, on voit que pour les ouvriers et agriculteurs dont la santé a été touchée au travail par des polluants, faire reconnaître leur maladie professionnelle est un parcours du combattant. Pourquoi est-ce si difficile et violent ?

Les maladies professionnelles sont très complexes et difficiles à prouver, en ce qu’elles se déclarent parfois au bout de nombreuses années. Ceux qui en souffrent se sentent souvent seuls dans ce dur combat. Et dans leur parcours, la violence à laquelle font face ces ouvriers, agriculteurs et autres salariés de l’agroalimentaire contaminés au travail par des polluants est inouïe. D’abord, après avoir été exposés à l’amiante, à des pesticides ou insecticides, ils sont malades, atteints de pathologies graves : on parle de cancer, de Parkinson, de maladies invalidantes et parfois mortelles.

L’autre forme de violence, ce sont les soupçons que les médecins font peser sur la bonne foi de ces victimes. Quand votre travail vous a rendu malade, que vous allez consulter un médecin qui vous répond que vous n’avez rien, que vous êtes fou, feignant ou que vous cherchez à obtenir de l’argent, c’est d’une incroyable violence. Paul François, agriculteur empoisonné par un pesticide de Monsanto, s’est heurté durant près de 10 mois au déni des médecins qui le soignaient, qui lui ont certifié qu’il n’avait rien, qu’il était dépressif et que ce dont il avait besoin, c’était d’antidépresseurs et d’un séjour en hôpital psychiatrique.

Que ce soit pour les cas d’intoxication à l’amiante, au plomb ou encore aux pesticides, très tôt, votre père, Henri Pézerat, a repéré ce même schéma avec d’un côté des petites mains empoisonnées que l’on n’écoutait pas et de l’autre les grandes firmes qui pratiquent la désinformation généralisée…

C’est pour cela qu’il disait à ces travailleurs de ne pas rester seuls, de se regrouper, de contacter des cabinets d’avocats, de s’organiser en associations de victimes. C’est toujours valable aujourd’hui, le but est d’arriver à développer une argumentation, à monter un dossier qui permette de se faire entendre et d’être indemnisé pour les dommages subis. Etre nombreux donne un pouvoir supplémentaire, cela permet de mobiliser davantage les médias, de mettre la pression sur l’opinion, les juges, les médecins et de montrer que derrière un salarié qui se bat pour la reconnaissance de sa maladie professionnelle se cachent souvent d’autres victimes souffrant du même mal, causé par la même source de contamination.

Il y a une dimension stratégique à se rassembler mais également morale pour ces salariés et agriculteurs empoisonnés que l’on refuse d’entendre parce que le système est fait comme ça. Il est d’ailleurs intéressant de comprendre pourquoi cette pensée selon laquelle ils sont fous, feignants ou avides d’argent est disséminée à quasiment tous les échelons, même de la part d’organismes de sécurité sociale. C’est en partie lié au mode de fonctionnement de ces caisses d’indemnisation, qui sont uniquement abondées par les patrons, proportionnellement au taux de maladies professionnelles reconnues et d’accidents du travail répertoriés dans leurs entreprises.

Un autre mécanisme fait aussi office de chappe de plomb. Lequel ?

L’autre forme de résistance à la reconnaissance des maladies professionnelles repose sur le chantage à l’emploi pratiqué par les firmes incriminées. En révélant ces scandales sanitaires, il y a pour le salarié le risque individuel, en plus de la mise en danger de sa santé, de la perte de son emploi. Une crainte que partagent les riverains de ces usines et sur laquelle jouent les industriels, qui font également pression sur les pouvoirs publics à l’échelle nationale et au plan local. Aucun élu n’a envie de se confronter à l’impact économique et électoral que cela représente.

Même certains syndicats sont dominés par ce chantage à l’emploi. Prenez le projet de réouverture de la mine de tungstène de Salau (Ariège), auquel sont opposés de nombreux habitants. Les analyses menées sur les poussières de ce site minier révèlent la présence de l’une des formes les plus dangereuses d’amiante. Malgré cela, la question de l’emploi pousse certains syndicalistes à plaider pour la réouverture du site. Là-bas ou ailleurs, les enjeux économiques sont souvent d’une telle ampleur qu’ils écrasent trop souvent les enjeux sanitaires. L’emploi est, pour les politiques et pour chacun, un enjeu capital, avec la pensée dominante que si vous n’avez pas d’emploi vous n’avez pas réussi, mais à quel prix doit-on travailler ? Comme le souligne Josette, une ancienne salariée d’Amisol, « si un emploi vous mène directement au cercueil, alors mieux vaut ne pas le faire ». On ne peut pas faire l’économie de la création de conditions sanitaires de travail respectueuses du salarié et de sa santé.

Dès les années 1930, des études scientifiques ont démontré la dangerosité de l’amiante sur la santé. Et dans votre documentaire, la notice d’un désherbant très célèbre n’évoque qu’une « très faible toxicité » du produit. On se demande si les industriels ont délibérément mis des vies en danger. Pouvaient-ils ne pas connaître les risques sanitaires de leurs propres produits ?

Les mondes ouvrier et paysan sont emplis de « durs au mal », qui pensent que bien travailler, c’est aussi se faire mal, que ça fait partie du boulot et qu’il ne faut pas se plaindre. Les industriels en ont parfaitement conscience et continuent d’empoisonner ces gens, dont ils exploitent la pudeur. Ils profitent aussi du fait que ces maladies professionnelles que développent les victimes ne se déclarent pas tout de suite, rendant le lien de causalité plus difficile à prouver. Pourtant, s’agissant de l’amiante, des rapports pointaient les risques sur la santé dès le début du XXe siècle !

Il y a chez les patrons de ces firmes un abandon de l’éthique individuelle qui fait froid dans le dos. Ils savent que même les avocats ont souvent du mal à trouver les motifs juridiques pour les attaquer au pénal, d’où un sentiment général d’impunité. Comme le rappelle Me Jean-Paul Teissonnière, qui défend des victimes, tout ce système crée des mécanismes de désinhibition des industriels, qui continuent à exposer des travailleurs à ces produits dangereux. Ils se sont octroyé un permis de tuer, validé par l’inaction des pouvoirs publics, pris en tenaille par le chantage à l’emploi.

On est ici au-delà de la désinformation, on est dans la propagande et l’aveuglement, avec de la pression à tous les niveaux pour cacher ces maladies professionnelles sous le tapis. Dans l’usine Eternit de Thiant, qui produisait de l’amiante-ciment, il y a d’abord eu un médecin du travail qui assurait aux salariés que tout allait bien. Il a plus tard été remplacé par une plus jeune, qui a découvert et déclaré plusieurs cas de cancers spécifiques à l’amiante et de maladies professionnelles. Résultat : elle a été virée au bout de six mois.

« Les ouvriers en milieu de travail sont, au niveau des risques, des sentinelles du milieu environnemental ». Ces mots que l’on entend dans votre film sont ceux de votre père, qui vous a en quelque sorte soufflé le titre de votre documentaire…

Au départ, mon film devait s’appeler « Parcours de combattants », j’ai finalement changé le titre en découvrant, assez tard, ce sonore de mon père. Et ses mots sont d’une incroyable justesse : les sentinelles ici, ce sont des lanceurs d’alerte qui en plus sont les victimes directes de ce qu’ils dénoncent. Ils ont été les premiers à voir arriver ces ennemis que sont ces poisons, qui les contaminent eux, mais aussi les riverains et les consommateurs.

Sur l’affiche du film, il est aussi écrit « Combien de temps allons-nous nous laisser empoisonner ? » Ce film, c’est un appel non seulement à la prise de conscience individuelle et collective, mais aussi un appel au combat et à l’action, que chaque personne interpellée par cette problématique mette en harmonie ses convictions avec ses actes.

* Les sentinelles, au cinéma le 8 novembre