VIDEO. Documentaire: Qui est Docteur Jack, l'inventeur de la médecine de rue?

CINEMA Un documentaire, qui sort mercredi, plonge le spectateur dans le quotidien de Jack Preger qui depuis quarante ans soigne les plus démunis en Inde...

Oihana Gabriel

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Aujourd'hui, l'ONU Calcutta Rescue, fondée par Jack Preger compte 180 bénévoles et 25 médecins indiens.
Aujourd'hui, l'ONU Calcutta Rescue, fondée par Jack Preger compte 180 bénévoles et 25 médecins indiens. — Benoît Lange/ Eurozoom
  • Un documentaire fait découvrir au grand public l’œuvre de Jack Preger, médecin britannique qui a inventé la médecine de rue.
  • Le réalisateur, qui côtoie ce médecin depuis trente ans, balade sa caméra du Pays de Galles jusqu’à Calcutta.
  • Dans « La cité de la joie », Patrick Swayze campait un médecin dont l’histoire est inspirée par celle de Docteur Jack.

Monter une clinique avec quelques bâches et de la tôle pour soigner les plus démunis. C’est le pari fou relevé depuis quarante ans par Jack Preger, ce médecin britannique qui a choisi les trottoirs de Calcutta pour apporter les soins là où ils n’existent pas. Le photographe et réalisateur suisse Benoît Lange, qui connaît ce médecin depuis trente ans, invite le grand public à rencontrer Docteur Jack, son engagement, ses convictions et tente de percer le secret d’un homme qui a inventé la médecine de rue.

Sauver les plus pauvres

C’est en 1987, pendant un voyage autour du monde que Benoît Lange croise la route de Jack Preger. Il est impressionné « par son obstination, cette manière de pratiquer la médecine dans des endroits où on ne l’attend pas et où il n’a pas le droit d’exercer ». Car depuis des décennies, docteur Jack sauve des vies dans les rues de Calcutta. Et redonne un peu d’espoir aux malades du sida, de la lèpre, de la dysenterie qui n’ont ni les moyens ni l’information pour se soigner.

Si cette belle histoire vous dit quelque chose, c’est que le destin extraordinaire de Jack Preger a déjà été porté à l’écran, mais sous forme de fiction. En effet, le héros de La Cité de la Joie, campé par Patrick Swayze, est fortement inspiré par l’histoire de Docteur Jack. « Roland Joffé et Patrick Swayze ont passé un mois dans une clinique à Calcutta pour voir comment travaillait Jack », raconte Benoît Lange.

De paysan à médecin

Mais le réalisateur fait découvrir une facette moins romancée et plus complexe du médecin aussi entêté que bienveillant. Avant de choisir le stéthoscope, Jack Preger a eu plusieurs vies. Ce fils d’une rescapée de la Shoah se destinait à devenir rabbin. Mais poursuit des études d’économie. Pour tout lâcher et devenir paysan. Après huit ans de ferme et d’hivers glacés au Pays de Galles, il a un flash : il va devenir médecin. « Parfois on ne choisit pas sa vie, la vie choisit pour nous », assure Docteur Jack qui est revenu sur ses terres pour le documentaire.

A 42 ans, fraîchement diplômé, il part au Bangladesh, où les camps de réfugiés le marquent à jamais. Une première étape, avant d’être déporté et de poser ses affaires à Calcutta. Pour toute sa vie cette fois.

Fondateur de la « Street medicine »

Il invente ainsi la médecine de rue. « Je voulais montrer à la fois sa détermination, mais aussi le fait qu’il ne savait pas à l’époque qu’il était en train de créer quelque chose, reprend le réalisateur. Jack est le fondateur de cette médecine de rue, mais il a aussi été plus loin que n’importe qui. »

Aujourd’hui, des soignants au Liban, en Californie, au Togo s’inspirent de cette philosophie. « Même Médecins du monde puise dans ses idées », sourit Benoît Lange. Et dans l’ONG de Docteur Jack, Calcutta Rescue, vingt-cinq médecins indiens travaillent à ses côtés et assurent la pérennité de son engagement.

Percer son secret

Qu’est ce qui pousse cet homme de 87 ans à arpenter les bidonvilles pour offrir aux plus pauvres une consultation, un traitement contre la lèpre, une trithérapie, une opération cardiaque gratuitement ? « Je ne sais pas si lui a la réponse, avoue le réalisateur. Je crois qu’il y a plusieurs clefs. L’Holocauste en est une. Le fait qu’il croie profondément au médecin comme soigneur de l’Humanité. Il a aussi échoué dans ses différentes tentatives familiales, cette médecine de rue à Calcutta a donné un sens à sa vie. »

Mais si l’octogénaire ne renonce jamais à un projet, il ne se voit pas non plus comme un héros du quotidien. « Il m’a dit un jour que c’était la plus belle expérience médicale dont il aurait jamais pu rêver », révèle Benoît Lange.

Infatigable et imprévisible

Benoît Lange avait déjà publié des livres de photos et réalisé des films pour la télévision sur cet homme qui l’obsède, « mais toujours sur ses projets, avec Jack en filigrane. Cette fois, je voulais rentrer dans la vie intime de Jack. J’avais deux dangers : faire un film humanitaire et une hagiographie, reconnaît le réalisateur. Mais j’ai été aidé par le cameraman et le monteur pour trouver une distance critique. Et lui, en étant rebelle à l’image, nous a aidés. On n’a jamais eu l’interview fleuve avec tout ce qu’on voulait apprendre d’un coup. Ce mélange de rétention et de complicité nous évite de tomber dans le film complaisant. »

L’octogénaire accepte finalement d’ouvrir la porte de son petit appartement simple au dernier étage d’un bordel qu’il a transformé en école. « Il donne d’une main et reprend de l’autre, résume Benoît Lange. Quand on tournait dans sa chambre, parfois il nous oubliait et d’autres fois, il nous faisait sortir. Il essaie de protéger son intimité. Et pour lui ce qui est important, c’est de soigner, on sent qu’il a peur de perdre de l’énergie à 87 ans, pour des choses futiles. »

Depuis la création de Calcutta Rescue, plus de 500.000 patients ont été soignés. Et le réalisateur d’espérer que son documentaire permettra de poursuivre l’œuvre de toute une vie : « il m’a envoyé un mail en me disant que finalement ce film permettra de faire connaître son travail ».