«Livre noir de la gynécologie»: Repenser la formation des médecins pour lutter contre les maltraitances médicales?

LIVRE La parution ce jeudi du «Livre noir de la gynécologie» relance le débat sur les matraitances gynécologiques, mais aborde aussi la question de la formation des médecins...

Oihana Gabriel

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Illustration d'un gynécologue avec sa patiente, le 22 juillet 2013.
Illustration d'un gynécologue avec sa patiente, le 22 juillet 2013. — AFP PHOTO / FRED DUFOUR
  • Depuis des mois, les témoignages affluent de femmes qui dénoncent des violences traumatisantes de la part de gynécologues et obstétriciens.
  • La journaliste Mélanie Déchalotte publie ce jeudi le Livre noir de la gynécologie, une enquête qui décrypte cette maltraitance.
  • Cette relation compliquée entre médecins en général et patients s'expliquerait notamment par des études où la bienveillance n'est pas encouragée. 
  • Le bien-être des étudiants en médecine commence à intéresser également: une mission de concertation sur la qualité de vie au travail lancée par la ministre de la Santé doit rendre ses conclusions en décembre.

Un nouveau pavé dans la mare. Le livre noir de gynécologie (Editions First), paru ce jeudi, braque une nouvelle fois les projecteurs sur les violences médicales subies par certaines patientes. L’auteure, la journaliste Mélanie Déchalotte, s’appuie sur les témoignages de patientes et de médecins et analyse les causes de cette maltraitance. Pour elle, elle est «rarement volontaire ou intentionnelle». Parmi les nombreuses causes pour expliquer la maltraitance que subissent les femmes en gynécologie et obstétrique, l'auteure évoque la formation des jeunes médecins. 

 

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Une violence subie, mais plus taboue

Des gardes à répétition, un manque de sommeil chronique, des patients parfois impatients, des mentors parfois durs, la violence subie pendant les études de médecine ne sont plus taboues en 2017.

« Les jeunes médecins bénéficient aujourd’hui des mêmes avantages que les patients pour prendre la parole : ils ont les réseaux sociaux, les blogs, ils sont très actifs dans les universités de médecine », analyse la journaliste. En février 2017, la parution deOmerta à l’hôpital, le livre noir des maltraitances faites aux étudiants en santé fait grand bruit. En juin, la première enquête sur la santé mentale des futurs et jeunes médecins montre l'ampleur du malaise. Autre preuve que les choses bougent : l’InterSyndicale nationale des internes (Isni) mène actuellement une enquête intitulée « Les études de médecine sont-elles vraiment sexistes ? »  Et la ministre de la Santé a confié à la psychiatre Donata Marra une mission de concertation sur le bien-être des étudiants. Le constat est clair, reste à trouver des solutions.

Un problème dès la sélection

Cette redéfinition doit commencer dès la première année. « Les étudiants expliquent que la sélection se fait sur leur capacité de mémoire, regrette la journaliste. Certes, ce sont de bons techniciens, brillants, mais à aucun moment on évalue les qualités nécessaires pour lier une relation saine avec le patient. D’autant qu’un jeune qui a passé la première année, il est médecin quoi qu’il arrive. »

Et le problème s’accentue pendant ces longues études. Certains sont encouragés à ne pas prendre trop à cœur les émotions de leurs patients. « J’ai l’impression que leur formation ressemble parfois à un enseignement militaire, on leur apprend à appliquer des protocoles, à se blinder… Après, c’est très compliqué de trouver la bonne proximité, d’ailleurs on parle toujours de juste distance, ce qui en dit long… »

Pour Yanis Merad, président de l'Association Nationale des Etudiants en Médecine de France (ANEMF), il faut reprenser de fond en comble l'examen qui décide de la spécialisation et localisation des internes. «Les étudiants sont focalisés par les 11.000 pages à apprendre au détriment de l'expertise qui s'acquiert au chevet du patient. Il faudrait que cette épreuve évalue aussi les compétences cliniques, relationnelles, le projet personnel de l'étudiant.» Cette association défend ces convictions à l'occasion de la concertation qui s'achève fin octobre sur la refonde des études de médecine. 

Mais l’approche varie selon les universités, certaines étant plus attentives au bien-être des étudiants et à la philosophie du soin. Et le respect du patient s’est accru. Il y a deux ans, le scandale des touchers sans consentement a fait des vagues. « Mais il ne concernait que certaines universités et depuis les choses ont changé : ces pratiques ont été condamnées et beaucoup de facultés ont acheté des mannequins ou mis en place des centres de simulations, assure Olivier Le Pennetier, président de l’InterSyndicale nationale des internes (Isni). Mais plus globalement, le système doit évoluer pour diminuer la pression afin d’améliorer la relation enseignant/enseigné et patient/soignant. »

Des cours de communication ?

« Les jeunes médecins disent que l’éthique du soin n’est pas assez enseignée, témoigne Mélanie Déchalotte. Et même quand elle est évaluée, c’est sous forme de QCM, ce n’est pas comme ça qu’on voit si un jeune médecin est humaniste. Ils apprennent par compagnonnage, ils suivent des praticiens chevronnés, ils peuvent avoir des bons modèles comme des mauvais. »

Faut-il ajouter au cursus des cours de sociologie ou de communication ? « Ils risquent de se noyer dans la quantité de cours, répond Olivier Le Pennetier. La théorie c’est bien, la pratique c’est mieux. Les études de médecine sont devenues de plus en plus techniques, les connaissances ont augmenté, sans doute au détriment du relationnel. Mais l’étudiant voit l’intérêt de mieux communiquer quand il est confronté au patient. C’est pourquoi nous aimerions que les stages interviennent plus tôt dans les études. »

Ménager des espaces de parole

Pour Muriel Salle, historienne et universitaire qui enseigne dans une faculté de médecine, ces jeunes manquent de temps pour échanger sur des expériences parfois traumatisantes. « A 19 ans, certains voient pour la première fois un macchabée. Et tous les professionnels de santé lors des stages ont un temps pour débriefer… sauf les étudiants en médecine. »

Ce besoin d’échange et de soutien est mis en avant par les propositions de l’Isni. « Il faut favoriser les initiatives de support pour qu’un étudiant qui ne va pas bien sache qu’il peut contacter un pair ou ménager des moments d’échange dans le service ».

Patients-experts et jeux de rôle

Autre piste de réflexion : « Je crois beaucoup à l’intervention de patients experts à l’université, reprend Mélanie Déchalotte. Mais si la formation de patients experts dans les maladies chroniques commence à se développer, la journaliste propose d’élargir le concept à des patientes expertes en gynécologie.

« Une femme pourrait expliquer ce que c’est d’accoucher. Je pense aussi que proposer des jeux de rôle aiderait ces soignants à se mettre dans la peau du patient. Si vous installez un jeune médecin en sous-vêtements jambes écartées, pieds dans les étriers, il comprendra mieux ce que vit la patiente pendant un examen. » Même écho du côté du président de l'ANEMF: «Certaines universités ont mis en place des consultations simulées, l'intervention de patients-acteurs, des initiatives qu'il faudrait instituer au niveau national.»

>> Vous pouvez témoigner ou suggérer vos pistes pour améliorer la formation des médecins en envoyant un mail à contribution@20minutes.fr. Les contributions les plus pertinentes serviront éventuellement à la rédaction d’un futur article.