VIDEO. Drogues: «Il faut changer le regard sur cette maladie qu’est l’addiction»

INTERVIEW A l’occasion de la parution de « Tous Addicts et après ? », le Dr Laurent Karila explique à « 20 Minutes » la nécessité de revoir la politique de prévention des addictions…

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Un policier présente un comprimé de MDMA saisi à l'aéroport de Bogota en Colombie.
Un policier présente un comprimé de MDMA saisi à l'aéroport de Bogota en Colombie. — Fernando Vergara/AP/SIPA
  • Le livre Tous addicts et après? détaille addiction par addiction les derniers chiffres, les effets et les risques de chacune
  • Volontairement, les deux auteurs ont mêlé les substances comme l'alcool, tabac ou cocaïnes et les addictions comportementales. 
  • Leur objectif: changer le regard de la société sur ces addictions afin de mettre en place une politique de prévention plus efficace.

Le succès de la MDMA, l’augmentation de la consommation de drogues de synthèse, les ravages des écrans sur les plus jeunes… Les addictions se répandent, aussi bien les drogues bien identifiées que les addictions comportementales moins étudiées. Deux spécialistes des drogues ont passé au peigne fin toutes les addictions actuelles, leurs effets et leurs risques dans Tous addicts, et après ? (Flammarion) qui vient de sortir. Comment savoir si on est addict ? Comment améliorer la prévention ? 20 Minutes a interviewé l’un des auteurs, le Dr Laurent Karila, psychiatre spécialisé en addictologie à l’hôpital Paul Brousse (APHP) et porte-parole de SOS Addiction.

Pourquoi avoir décidé de publier ce livre sur toutes les addictions ?

Nous proposons une mise à jour globale et grand public sur les addictions sans être alarmistes et rigides. Et on a ouvert sur des champs en cours d’exploration : les addicts au soleil ou aux séries en cascade. Car tout a évolué : les produits, les profils de consommateurs, la société, la vision du grand public. L’idée, c’est de changer le regard sur cette maladie qu’est l’addiction. Qui n’a rien à voir avec un problème de volonté ! On ne peut plus dire que l’addiction, c’est la rencontre d’un produit et d’un individu. Seulement une partie du produit rend addict, mais tout ce qu’il y a en nous, notre histoire, notre maturité, notre cerveau, nos antécédents, le moment de cette rencontre, jouent.

Pourquoi est-il urgent de changer le regard sur ces addictions ?

C’est une maladie moderne qui a des conséquences personnelles, mais aussi collatérales, sur la famille, le travail, l’entourage. Il faut que les pouvoirs publics revoient leur politique de prévention d’une part. Mais aussi que l’on poursuive et favorise les recherches pour une amélioration des soins et de nouveaux traitements.

Vous mêlez volontairement drogues licites et illicites, mais aussi addictions sans substance (jeu, écrans, soleil…). Est-ce que ça ne risque pas de brouiller le message ?

Je ne crois pas. Il ne faut pas diviser les addictions. Les addictions comportementales, c’est un vrai problème ! Le dérèglement cérébral est semblable quand on prend une drogue et quand on est totalement addict au jeu par exemple. Et ces patients souffrent autant que des drogués. D’ailleurs, ces problèmes d’addiction comportementale mènent souvent aux drogues. Il m’est arrivé de recevoir des personnes pour un burn-out et on s’aperçoit qu’ils ont une addiction pathologique au travail… et se droguent pour tenir le rythme ! C’est un cercle vicieux. On a eu des retours sur les réseaux sociaux d’internautes qui reconnaissent de petits signaux dans différents chapitres du livre.

La MDMA semble à la mode (en 2011, 1,9 % des Français l’a expérimenté à 17 ans, 3,8 % en 2014). Est-ce que les consommateurs sont conscients des risques ?

Non. Peu de patients consultent pour une addiction à la MDMA. C’est une substance festive, de week-end, consommée en club ou à la maison. Les jeunes adorent : c’est plus pur que l’ecstasy, pas cher et elle a l’air moins dangereuse. Mais il peut y avoir des accidents immédiats. Notamment des fièvres très importantes avec une défaillance des organes et des atteintes au foie. Mais ce n’est pas la majorité des cas !

Autre évolution inquiétante, ces drogues de synthèse qui se répandent…

Les nouveaux produits de synthèse ont bouleversé le champs des addictions. Ils miment tous les effets des drogues et présentent d’énormes risques. Sur Internet, on trouve de tout, des produits chimiquement modifiés dont on ne connaît pas la composition et on n’a pas assez de recul pour mesurer leurs effets. Aux Etats-Unis, on constate une augmentation impressionnante d’overdoses parce que des dérivés synthétiques des painkillers sortent entre 1.000 et 10.000 fois plus puissants que la morphine… Ces produits coûtent moins cher et les effets durent plus longtemps. Tous les ans, plusieurs dizaines de ces produits apparaissant. Mais c’est une population qui connaît bien les drogues qui consomment ces produits, ce qui rassure un peu.

Comment améliorer la prévention des addictions ?

Il faut sortir de la vision sécuritaire. Et créer une agence de réflexion ou une grande concertation autour des addictions, pas uniquement avec des experts mais avec des médecins, sociologues, pharmaciens, des patients-experts, des ados-experts. Les ados qui ne consomment pas sont leurs meilleurs relais d’information ! Personnellement, j’étudie l’addiction aux écrans et j’apprends beaucoup avec mes fils sur leur utilisation de You tube ou des réseaux sociaux.

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La prévention est affichée comme une priorité de la ministre de la Santé, on voit que sur le tabac ça bouge, est-ce que vous pensez que les choses changent ?

J’espère qu’Agnès Buzyn va concrétiser ses promesses. Cela ne sert rien de faire de très belles campagnes de prévention, on voit que les jeunes continuent à consommer énormément de drogues en France. La prévention ne fonctionne que s’il y a des rappels… comme un vaccin. Le discours ne doit pas être centré sur une seule drogue ou même sur les drogues globalement, mais adapté au public visé. Si c’est adressé à des ados, on peut expliquer comment faire la fête différemment. Et aborder l’environnement dans son intégralité : les ados consomment du tabac, du cannabis, de l’alcool et des écrans.

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