Baptiste Beaulieu est à la fois généraliste et blogueur très suivi sur la Toile.
Baptiste Beaulieu est à la fois généraliste et blogueur très suivi sur la Toile. — Julien Falsimagne/Leemaje/ Editions Fayard

INTERVIEW

Violences médicales: «Il faut écouter la souffrance, qu’elle vienne des soignés ou des soignants»

«20 Minutes» a demandé à Baptiste Beaulieu son analyse des tensions entre soignants et soignés sur les violences médicales...

  • Il y a un an, Martin Winckler, ancien médecin, mettait le feu aux poudres avec son livre Les Brutes en blanc sur le maltraitances médicales. 
  • Depuis, les scandales sanitaires et les témoignages de patients mécontents n'ont fait qu'alimenter cette opposition. 
  • 20 Minutes a recueilli l'avis de Baptiste Beaulieu, un généraliste suivi sur les réseaux sociaux.

Des épisiotomies sans consentement, des scandales sanitaires à répétition ( Dépakine, stérilet Mirena, dernièrement le  Levothyrox), des récits de rendez-vous médicaux qui virent au cauchemar, une secrétaire d’Etat qui demande une enquête sur ces violences… La tempête entre médecins et patients n’a pas fini de gronder. Mais certains tentent de rétablir le dialogue, notamment Baptiste Beaulieu, romancier-blogueur-médecin généraliste qui a pris le temps cet été de partager quelques belles anecdotes sur Twitter.

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Depuis la parution du livre de Martin Winckler à l’automne dernier on parle beaucoup des violences médicales, est-ce selon vous un passage nécessaire ?

J’ai commencé ce métier en étant sûr que les médecins aident les gens. Depuis, j’ai reçu quantité de témoignages qui prouvent que ce n’est pas toujours le cas… Les médecins jouissent d’un statut supérieur. Et c’est important que les patients puissent le remettre en cause. Pourquoi les témoignages négatifs de patientes seraient forcément du doc-bashing ? Quand elles disent que tout s’est bien passé, on les croit ! Il faudrait être fou pour croire que les médecins sont indemnes de tout stéréotype. On trouve autant de connards prétentieux chez les médecins que dans la population en général.

Quelle est la réalité selon vous de ces maltraitances médicales ?

Je crois plus à des maladresses qu’à des violences volontaires. Le nombre d’erreurs que j’ai pu faire ! Je crois que le propos de Martin Winckler a été caricaturé, parfois détourné sur les réseaux sociaux avec le #docbashing. Je veux bien que Winckler se trompe, mais alors pourquoi je reçois autant de témoignages négatifs de patients ?

Comment expliquer que certains médecins au lieu de soigner blessent, font mal, parfois traumatisent leurs patients ?

Est-ce que ce métier attire plus de pervers ? Je ne crois pas. La médecine, ce n’est pas un métier scientifique, mais un métier de communication. Et comme dans toute relation, il peut y avoir incompréhension. Certains médecins essaient de nier leurs émotions. On n’est pas seulement des techniciens, mais aussi des humains avec des émotions. Un été, je venais de perdre ma grand-mère et j’ai hurlé sur une patiente. Je la rappelle dans l’après-midi pour discuter. Depuis, elle ne veut voir que moi au cabinet ! Le problème, c’est qu’on croit que s’excuser, c’est s’abaisser. Dans la vie quotidienne, mais aussi dans la relation entre soigné et soignant, ce qui pêche, c’est la communication. Et on ne se rend pas forcément compte qu’une remarque déplacée peut traumatiser. On voit jusqu’à quarante patients par jour. Mais le patient, lui, n’a vu qu’un médecin. Et si ça se passe mal, cela peut laisser des traces pour trente ans.

Est-ce qu’il y a aussi un problème de moyens des hôpitaux ?

Sans doute. J’ai eu par exemple un appel d’une aide-soignante qui m’a demandé de lui prescrire des contensions physiques pour pouvoir attacher des patients. Je refuse. Elle est seule pour s’occuper de quarante personnes. Le problème ce n’est pas elle, mais le manque de budget de l’hôpital. Il faut écouter la souffrance, qu’elle vienne des soignés ou des soignants.

Beaucoup de médecins partagent sur les réseaux sociaux leur découragement, leur ras le bol, est-ce que le doc-bashing va trop loin ?

Comme dans toute lutte contre une domination, je crois qu’il faut surtout écouter la parole des concernés et pas partir du principe que ce qui me heurte est un mensonge. Les patients comptent sur nous. On ne peut pas décider ou nier leur ressenti. J’ai des copines qui ne vont plus chez les gynécologues depuis deux ans parce qu’un médecin leur a fait mal…

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Est ce que ce rapport demandé par la secrétaire d’État Marlène Schiappa sur les violences obstétricales au Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes (HCE) est un bon début pour sortir de l’opposition ?

Je le pense. Et c’est important de confier cette enquête à une autorité indépendante, qui ne soit ni soignant ni patient. Pour entendre les critiques, il faut que les médecins tombent de leur piédestal.

Ou vivent ces violences. J’ai un ami médecin qui dénonçait le doc-bashing. Jusqu’à ce que sa femme fasse une fausse couche… et que le médecin leur explique : « vous auriez fait un monstre ». Mon pote s’est mis à pleurer dans mes bras. On le croit quand ça nous arrive…

Comment améliorer la relation patient-médecin ?

Il faudrait proposer des cours de sociologie en fac de médecine pour déconstruire les clichés. Les médecins sont en majorité des blancs issus de milieux privilégiés. Le racisme, l’homophobie, ça existe, ils ne l’ont juste jamais vécu. Si des personnes LGBT, des patients qui vivent avec une maladie chronique pouvaient intervenir dans les cours, cela aiderait les futurs médecins à se décentrer. Beaucoup de médecins n’ont aucune idée de ce que représente vivre avec un Smic… Il faudrait aussi leur apprendre à mieux communiquer. Au Danemark, les enfants dès 6 ans reçoivent des cours d’empathie, pourquoi pas ?

Vous avez intitulé votre blog « Alors voilà, Journal de soignés/soignants réconciliés ». Et depuis début août, vous partagez sur Twitter des anecdotes de patients qui remercient leurs soignants, pourquoi ?

Pour chaque récit positif de soigné, je reçois également un témoignage négatif. Mais lire ces histoires positives, ça fait du bien. Je crois au cercle vertueux… Personnellement, quand je les reçois, je me dis, voilà quel genre de médecin j’ai envie d’être. Cela montre que c’est possible de bien soigner même si ce métier est hyper difficile. On a les mains dans la merde ! On donne parfois des diagnostics impossibles à entendre… Mais j’espère que les jeunes et futurs médecins pourront s’éduquer à la lumière de ces récits de communication réussie.