Actes non consentis, épisiotomies «à vif», déclenchements abusifs... Que se passe-t-il dans les maternités?

MATERNITE La secrétaire d’Etat à l’égalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, a commandé un rapport sur les violences obstétricales au Haut Conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes...

Anissa Boumediene

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Illustration d'une femme enceinte dans une maternité.
Illustration d'une femme enceinte dans une maternité. — MYCHELE DANIAU / AFP

Ils sont vent debout. Le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) a protesté lundi contre « les informations fausses » relayées par la secrétaire d’Etat à l’égalité femmes-hommes Marlène Schiappa. Cette dernière a affirmé qu’il y avait « 75% d’épisiotomies » en France et commandé un rapport sur les violences obstétricales au Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes (HCE). « Non Madame la secrétaire d’Etat, les obstétriciens ne maltraitent pas leurs patientes et entendent à leur tour ne pas l’être par une secrétaire d’État mal informée », a écrit lundi le président du CNGOF, le Pr Israël Nisand. 

Des statistiques contestées

Dans une lettre ouverte à Marlène Schiappa, les membres du collège se disent « à la fois surpris et profondément choqués » par « le relais » qu’elle donne à « des informations fausses ». Un sentiment partagé par le Collège national des sages-femmes de France (CNSF), qui de surcroît « n’apprécie pas le terme de «violences», qui induit quelque chose de volontaire », déplore Sophie Guillaume, présidente de cette société savante. 

Dans un communiqué, Marlène Schiappa a précisé lundi qu’elle avait cité une étude réalisée en 2013 par l’association Maman Travaille, qu’elle a fondée. Sur 983 mères interrogées, « 75 % d’entre elles disaient avoir subi une épisiotomie », dit-elle.

Mais si le chiffre avancé par la secrétaire d’Etat est au-dessus de la réalité [les chiffres tournant autour des 30 %], la question de la nécessité d’établir un état des lieux sur les violences obstétricales se pose-t-elle moins pour autant ?

Actes non consentis et manque d’information

Longtemps muettes, « de plus en plus de femmes prennent aujourd’hui la parole pour briser le tabou des violences obstétricales », constate Marie-Hélène Lahaye, juriste, féministe et auteure du blog Marie accouche là. Des mères qui témoignent d’actes non consentis, d’épisiotomies « pratiquées à vif », de déclenchements abusifs ou encore de propos insultants ou culpabilisants. Mais aussi de leur douleur physique niée par les personnels soignants et d’un manque d’informations et de communication de leur part durant l’accouchement. Pour ces mamans, ce qui devait être un moment de joie a viré au cauchemar.

« J’ai subi une épisiotomie sans même que l’on me demande mon avis, par un gynécologue obstétricien qui a bâclé son boulot et m’a dit de me taire car je souffrais trop bruyamment à son goût », se souvient Lara. Aurélie, elle, a subi sans qu’on l’en ait informée une épisiotomie et une expression abdominale, qui consiste à exercer une forte pression sur le ventre, au niveau du fond de l’utérus, pour accélérer la naissance. « Pour ma fille aînée, on m’a fait une épisiotomie sans me prévenir, pendant qu’une infirmière appuyait de tout son poids sur mon ventre pour faire sortir le bébé plus vite ». Le tout sans anesthésie, décrit la jeune femme. Tout comme Marie-Claire, qui a « subi aussi une épisiotomie sans que l’on me demande mon avis, raconte-t-elle. Suite à cet acte je suis restée 15 jours sans pouvoir m’asseoir correctement ».

Parallèlement à la douleur physique, le manque d’informations et de communication avec la patiente participe également de cette violence obstétricale. « Cette violence est forcément constituée lorsque le personnel soignant se garde d’informer la patiente de ce qu’il lui fait », condamne Betty. « Ce n’est qu’à mon retour chez moi après mon accouchement, en prenant ma douche, que je me suis aperçue qu’on m’avait fait une épisiotomie », se remémore cette mère de famille.

« Besoin d’objectiver les violences obstétricales »

Pour Marlène Schiappa, le rapport sur les violences obstétricales commandé au HCE permettra « un état des lieux pour objectiver le phénomène, le quantifier et identifier les problématiques », a-t-elle déclaré, ajoutant que « les gynécologues obstétriciens y seront bien évidemment largement associés ». Car jusqu’à présent, « il n’y a jamais eu le moindre contrôle sur ce qu’il se passe dans les salles d’accouchement, déplore Marie-Hélène Lahaye. A ce jour, rien n’a permis de lutter efficacement contre les violences obstétricales : elles ne sont pas sanctionnées par la justice parce qu’il n’y a pas de loi dédiée, et le législateur n’a pas voté de loi dédiée parce que la question n’avait jamais été abordée à l’Assemblée. Alors ce rapport est une très bonne chose : c’est une victoire que le politique s’empare enfin de la question des violences obstétricales ».

Mais les violences obstétricales, qu’est-ce que c’est au juste ? « Le rapport du HCE sera l’occasion de poser une définition claire sur ce qui désigne tout acte pratiqué sur une femme durant sa grossesse ou son accouchement, qui n’est ni justifié médicalement ni consenti et qui a entraîné chez elle une souffrance », indique la juriste. Un phénomène qui « démontre que la loi Kouchner de 2002, selon laquelle «aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne», n’est clairement pas appliquée partout quinze ans après ». Or, les violences obstétricales peuvent parfois « engendrer dépressions et syndromes de stress post-traumatique durant des semaines, des mois, voire des années », s’indigne Chantal Ducroux-Schouwey, présidente du  Collectif interassociatif autour de la naissance (Ciane), dont la mission est de « faire évoluer les attitudes et les pratiques entourant la maternité ».

« Ne pas percer la poche des eaux pour déclencher l’accouchement, ne pas recourir abusivement à l’épisiotomie, privilégier l’accouchement sur le côté ou accroupie et non allongée sur le dos, les pieds à l’étrier (ce qui étire davantage le périnée et augmente les risques de déchirures) : de nombreuses recommandations médicales devant améliorer le bien-être des mères durant l’accouchement existent déjà, mais trop souvent elles ne sont pas appliquées », regrette-t-elle.

Plus de transparence et de respect des mères

Mais comment éviter que ce rapport, lorsqu’il sera rendu par le HCE, ne sonne comme un simple coup d’épée dans l’eau ? « Il doit d’abord être le fruit d’un travail interministériel, auquel doit être associé en particulier le ministère de la Santé, mais aussi les sociétés savantes », préconise Sophie Guillaume, du CNSF. Pour la sage-femme de profession, au-delà du rapport, c’est aussi « la préparation des mères à l’accouchement qu’il faut travailler, pour qu’elles bénéficient d’une information éclairée durant leur grossesse, avant l’accouchement, et ainsi ne pas être surprise au moment de la naissance en cas d’épisiotomie », soulevant par ailleurs « la question du manque d’effectifs ».

Autre nécessité : instaurer plus de transparence et de respect envers les mères. Pour les futures mamans qui voudraient choisir une maternité peu portée sur « l’épisio », trouver des chiffres accessibles par établissement est pour ainsi dire impossible. « Il faut absolument travailler sur ce manque de transparence », exigent de concert Marie-Hélène Lahaye et Chantal Ducroux-Schouwey. « Certes, globalement le nombre d’épisiotomie a baissé ces dernières années : le taux d’épisiotomie est de 30 % sur la période 2010-2013, mais atteint encore 47 % des cas pour un premier accouchement (16 % pour les suivants), selon la dernière étude du Ciane », indique sa présidente. « Mais il n’existe pas de chiffres maternité par maternité. Or pour choisir en conscience où elles veulent accoucher, les femmes devraient pouvoir accéder facilement aux taux d’épisiotomie, de césariennes et de péridurales de l’établissement où elles sont susceptibles de faire naître leur enfant ».

Plus encore, « une réflexion globale sur l’amélioration du bien-être des futures mères doit être menée, poursuit-elle. Il ne s’agit pas d’émettre un simple constat, il faudra enclencher une révision complète des pratiques obstétricales, rétablir la confiance et faire preuve de plus d’écoute et de respect pour le projet de naissance souhaité par les futures mères».

Et vous, quel est votre avis sur le sujet? Avez-vous le sentiment d'avoir été maltraitée par votre gynécologue ou le personnel soignant de votre maternité? Au contraire, avez vous le sentiment d'avoir été écoutée et accompagnée? Donnez-nous notre avis à contribution@20minutes.fr