Adolescentes trop maigres: Comment mieux lutter contre le culte de la maigreur?

NUTRITION Une étude dévoile que la prévalence de la maigreur a augmenté en dix ans surtout chez les adolescentes entre 11 et 14 ans…

Oihana Gabriel

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En Italie, un photographe de mode avait lancé une campagne choc pour une marque de vêtement, affichant sur une double page le corps décharné d'une jeune femme nue pour dénoncer le diktat de la maigreur
En Italie, un photographe de mode avait lancé une campagne choc pour une marque de vêtement, affichant sur une double page le corps décharné d'une jeune femme nue pour dénoncer le diktat de la maigreur — Alberto Pizzoli AFP/Archives
  • Une étude de Santé Publique France publiée ce mardi prouve que les adolescentes françaises sont de plus en plus maigres
  • La France a adopté deux décrets pour lutter contre le culte de l’extrême maigreur… Des pistes intéressantes mais insuffisantes pour beaucoup de spécialistes
  • Qu’est ce qu’il faudrait mettre en place pour compléter cet arsenal et éviter que les adolescentes et plus globalement la population française souffre de cet écart entre canons de beauté en 34 et vraie morphologie ?

Des poupées Barbie émaciées aux magazines farcis de régimes, le diktat de la maigreur s’affiche partout. Un problème depuis longtemps dénoncé… Mais qui fait encore bien des dégâts. Selon un rapport du  dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEHpublié ce mardi, de plus en plus de filles sont trop maigres : on est passé de 8 % en 2006 à 14 % en 2015 chez les filles de 7 à 18 ans. Et de 4,3 % à 19,6 % chez les adolescentes de 11-14 ans…

Une évolution inquiétante… mais peu étonnante. « La maigreur est omniprésente comme symbole de beauté et de réussite sociale, analyse Nathalie Godart, pédopsychiatre à l’Institut Mutualiste Montsouris. Et si toute la population souffre de cette obsession, nos adolescents y sont encore plus sensibles. » Mais attention, maigreur ne rime pas forcément avec anorexie. « Entre 5 et 6 % des adolescents sont concernés par les troubles alimentaires », rappelle cette médecin spécialiste des troubles alimentaires.

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« Le culte de la maigreur ne provoque pas des troubles alimentaires, complète Myriam Cordelle, psychologue clinicienne et membre de l'association La Note Bleue. Il y avait des cas d’anorexie dès l’Antiquité ou même pendant la Renaissance avec un modèle de beauté bien plus voluptueux ! En revanche, cette omniprésence de la maigreur augmente la souffrance. Car beaucoup de personnes, et pas seulement les anorexiques, rêvent d’un physique idéal inatteignable. Il faut donc combattre ce culte de la maigreur. » Comment, c’est toute la question…

Photos retouchées

La France vient d’adopter des mesures pour lutter contre l’extrême maigreur. En effet, à partir du 1er octobre toute photo modifiée dans des publicités et autres affiches devra afficher la mention « photo retouchée ». « C’est intéressant pour nos adolescents d’expliquer que les images ne sont pas humaines !, souligne Nathalie Godart.

Pour Caroline Seguin, diététicienne, cela ne changera rien… « Les jeunes filles savent bien que les photos sont retouchées. Certes, il y a un message qui rétablit la vérité mais l’image de maigreur est toujours véhiculée. Cela me fait penser aux publicités pour burgers qui recommandent de "manger cinq fruits et légumes par jour", c’est une façon pour l’État de se dédouaner… »

Pour Myriam Cordelle, « il faudrait aussi que les magazines reflètent la diversité des physiques des Français et pas uniquement un idéal de taille 34… extrêmement rare. ! » Une piste explorée par le Québec. « Une charte a été signée pour que les médias, marques, publicités fassent la promotion de la diversité », reprend la psychiatre.

Décret mannequin

Deuxième « décret mannequin » : depuis mai, les modèles doivent obtenir un certificat médical assurant qu’elles sont en bonne santé avant de défiler. Insuffisant, clament les spécialistes. « C’est difficile de faire le distinguo entre une fille maigre et anorexique, reprend Caroline Seguin. D’autant que l’entretien est mené par un médecin du travail peu formé sur ces questions. Mais plus largement « lutter contre la maigreur n’est qu’une facette, mais ne suffit pas à limiter les troubles alimentaires », tranche Nathalie Godart.

Travail avec les marques

En Espagne, plusieurs marques ont décidé de redimensionner leurs tailles en fonction des formes réelles des femmes. Par ailleurs, les magasins doivent afficher en vitrine du 38 ! « Beaucoup de patients se plaignent car ils ont du mal à s’habiller », renchérit la diététicienne. Qui souligne que les tailles deviennent de plus en plus petites, « aujourd’hui on trouve du 34 au 42, alors qu’il y a quelques années, elles allaient du 36 au 46. D’autant que la morphologie des enfants change : aujourd’hui, les filles sont plus grandes et plus androgynes avec des hanches moins larges. Et les industriels n’adaptent pas les vêtements. »

Lutte contre les sites vantant la maigreur

Mais au-delà des vitrines, la bataille se fera sur internet. En effet, certains sites vantent des régimes drastiques, donnent des conseils dangereux… Sans parler des challenges maigreur qui font vibrer les réseaux sociaux :ainsi certaines internautes rivalisent de taille fine avec le « challenge de la taille format papier A4 ». Une proposition de loi suggérait en 2008 d’interdire ces sites.

« Mais c’est très rare de voir des patientes anorexiques qui participent à ce genre de défis », nuance la psychologue membre de l’association La Note Bleue. Et pour elle, la censure n’est pas la bonne réponse. « A partir de quand peut-on dire qu’un site est dangereux ? En revanche, on pourrait valoriser les sites qui proposent des informations fiables et claires sur ces questions comme FNA-TCA. » Même position pour Nathalie Godart : « Censurer ne sert à rien. Mais on doit se servir des réseaux sociaux pour diffuser des messages de prévention, on en est aux balbutiements… »

Prévention dans les écoles

Mais pour ces spécialistes, la prévention est la meilleure solution. « S’il y avait dès le plus jeune âge des cours sur la nutrition, cela aurait un impact sur le regard porté sur le corps, plaide Caroline Seguin. De même, il faudrait que les généralistes, les infirmières scolaires et même les professeurs des écoles soient formés à repérer ces troubles ». Et pour la nutritionniste, confier à l’école ce rôle d’éducation à la nutrition serait d’autant plus intéressant que « souvent les troubles alimentaires sont liés à la famille ».

« Cela commence, rassure Nathalie Godard. Notamment avec le projet de Rebecca Shankland à l’université de Grenoble qui a créé des modules sur les troubles alimentaires pour les écoles, maisons de la culture, écoles de danses et associations sportives.

« Mais des études montrent que parler des troubles alimentaires renforce ces problèmes, en revanche une éducation aux médias pour développer l’esprit critique, ce qui se développe aux Etats-Unis, est une solution intéressante, souligne Nathalie Godart. Il faut qu’on puisse allier les questions de maigreur et de surpoids et promouvoir un équilibre à la fois nutritionnel, psychique et somatique. »